L’autre face de la procrastination
Par Pierre-Antoine GARCIA le mercredi 4 avril 2012, 15:10 - Culture - Lien permanent
DE L’INDIVIDU AU COLLECTIF
Le 25 mars c’était la journée mondiale de la procrastination. Je saisis l’occasion pour publier une nouvelle version augmentée d’un billet paru le 19 octobre dernier sur ce sujet.
Quand la procrastination fait la une des médias, c’est presque toujours sur le mode individuel. Remettre à demain concerne alors M. ou Mme Tout le monde, rarement la collectivité : les pouvoirs publics et l’entreprise.
AMI(E)S INTERNAUTES, SANS DOUTE avez-vous déjà entendu parler de la procrastination. La « Journée mondiale de la procrastination », tous les ans le 25 mars, a porté sur les fronts baptismaux cette tendance plus ou moins fâcheuse ou nocive à remettre au lendemain. Des dizaines d’articles de presse, des reportages TV, des émissions de radio lui sont consacrés. Ici même, sur le blog, elle a fait la une à deux reprises. Et aujourd’hui, je creuse le filon suite à la chronique de Philippe Duport sur France Info « C’est mon boulot » du 30 août 2011 traitant de La procrastination, tout remettre au lendemain (aujourd'hui, le lien vers l’archive sonore n’est plus disponible).
LA PROCRASTINATION UNE AFFAIRE SEULEMENT INDIVIDUELLE
À l’écoute de Jean-François Dortier, l’expert invité à donner son avis sur la chose, une chose visible comme un nez au milieu de la figure fait tilt dans mon esprit. Encore une fois, on parle de la procrastination à la maison et au travail comme étant une affaire personnelle. Reporter à plus tard les choses ennuyeuses est une affaire qui concerne seulement les personnes prises de manière individuelle. Une à une. Le coupable, le fautif, l’affreux jojo ─ c’est l’individu ! C’est-à-dire vous et moi. Un peu comme si chacun(e) vivait sur une île déserte. Certes à un moment de la chronique, lors d’une relance, Philippe Duport ouvre une autre piste : « Au fond dans le monde du travail on ne peut pas se permettre de toujours remettre au lendemain… » Là, on se dit peut-être va-t-on explorer l’autre face de la procrastination. La face collective de la procrastination. Que nenni ! Si l’expert cite des exemples liés au travail (chauffeur de bus, cadre, médecin, professeur…) on en reste toujours au constat, aux conseils et remèdes individuels. Et pourtant…
LA FACE COLLECTIVE DE LA PROCRASTINATION
Dans la vie de la cité comme dans la vie de l’entreprise, la procrastination est aussi une affaire collective. Ajourner. Temporiser. Retarder. Attendre des jours meilleurs. Laisser faire. Y existent autant que dans votre vie personnelle. Cette procrastination découle de choix politiques faits par les pouvoirs publics en place et de l’organisation du travail ─ autrement dit des dirigeants, des patrons, des chefs d’entreprises. Dans la pratique ça se traduit par des formules telles que : « Nous n’avons pas le temps », « Il faudrait commander une étude d’impact et ça coûte cher », « Nous n’avons pas le personnel », « Ça n’est pas prévu au budget », « Si on applique toutes les règles de sécurité, on ne travaille plus », « Tant que ça marche continuez comme ça », « En faisant ainsi on économise trois sous par pièce, on avisera si ça casse », etc. Et cette procrastination collective a parfois des conséquences très graves en matière de santé publique ou de sûreté industrielle.
En France, le scandale de l’amiante. C’est par exemple le cas en France avec l’amiante. Où, au lieu de faire payer les véritables responsables de ce scandale, la loi sur le financement de la sécurité sociale créé un fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante (Fiva). Ce Fiva non seulement plombe les comptes de la sécurité sociale, mais spolie les salariés les rendant en quelque sorte auto-responsables d’une situation dont ils sont totalement étrangers.
Les suicides au travail chez France Telecom. Autre cas avec la vague de 35 suicides qui a frappé France Telecom entre 2008 et 2009. Comme on peut le lire sur le site Liberation.fr une plainte contre X déposée par le syndicat SUD-PTT entraîne une perquisition du siège parisien de l’opérateur de téléphonie. On apprend ainsi que « L'inspection du travail pointait notamment « la politique de réorganisation et de management » menée depuis 2006 et soulignait que les dirigeants de France Télécom avaient été alertés « à maintes reprises (...) des effets produits sur la santé des travailleurs ». Le rapport mettait également en cause les hauts dirigeants du groupe, dont l'ancien PDG Didier Lombard, dont la mise à l'écart est directement liée à cette vague de suicides. » La suite risque d'être très coûteuse pour l'entreprise.
100 000 CERCUEILS, le scandale de l'amiante - FA... par Phares-Balises
En Italie, fermeture d’usine égale zéro sécurité. Autre exemple en Italie, à Turin. La nuit du 6 décembre 2007, sept ouvriers de ThyssenKrupp sont brûlés vifs à la suite d’un incendie sur la ligne 5 de l’usine, celle du laminoir. L’aciériste ayant programmé à terme la fermeture de son usine turinoise, plus question d’investir dans la sécurité sur le lieu de travail. Au moment du drame les extincteurs sont vides, il n’y a pas installation anti-incendie… et pourtant, menacés de licenciement les ouvriers travaillent douze heures par jour. La justice italienne a puni très lourdement les dirigeants responsables de ce que les familles des victimes ont considéré comme « un assassinat ».
Italie toujours. L'exemple mondial du procès d'Eternit. Si en France les victimes de l’amiante attendent toujours un hypothétique procès. En Italie, celui d’Eternit a eu lieu en 2009. Le verdict rendu par tribunal de Turin en février 2012 se conclut par une condamnation historique. Considérés comme responsables de la mort de près de 3 000 personnes, Stepahn Schmidheiny, milliardaire suisse ex-propriétaire du groupe suisse et actionnaire d'Eternit Italie de 1976 à 1986 et le baron belge Jean-Louis de Cartier de Marchienne, actionnaire et administrateur d'Eternit Italie au début des années 1970 ont été condamnés à 16 ans de prison. Et comme le rapporte LeParisien.fr avec l’AFP : « Ce maxi-procès, qui s'était ouvert en décembre 2009, est le plus grand jamais organisé sur l'amiante avec plus de 6.000 parties civiles (victimes, proches de victimes, syndicats, sécurité sociale italienne...) et le premier au pénal. « C'est un procès historique, le plus grand au niveau mondial dans l'histoire de la sécurité au travail », s'est félicité le procureur, Raffaele Guariniello, qui a enquêté durant plus de cinq ans et dont la détermination a été saluée par les victimes. »
LES REMÈDES À LA PROCRASTINATION
Comme on le voit, la procrastination a un côté pile et un côté face. Pile, pour les spécialistes ès psychologie et autres, on est dans le domaine du comportement personnel. Et alors, plein de sollicitude, ils vous fournissent la trousse à pharmacie magique pour vous soigner. Remèdes. Savoir vraiment ce que l’on veut, repérer ses moments de faiblesse, se fixer des objectifs précis mais limités, se faire aider par un coach… Face, l’affaire se corse. On est dans le domaine de la décision collective relevant de personnes qui ont la responsabilité d’assurer la sécurité des citoyens ou des salariés. Et dans ce domaine, on peut le regretter, l’argent est l’arbitre numéro un ! Du coup, la tâche se complique un tantinet pour trouver les remèdes ad hoc.
Peut être est-ce pour ça que la procrastination est le plus souvent vue par le petit bout de la lorgnette. Car s’il est plus facile de montrer du doigt et de culpabiliser l’individu, il s’avère bien plus difficile de remettre en cause des choix et un fonctionnement collectifs.
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