Très chère sûreté industrielle
Par Pierre-Antoine GARCIA le mardi 14 février 2012, 10:35 - QSE - Lien permanent
REGARD SUR UN FONCTIONNEMENT INDUSTRIEL
Un séisme et un tsunami géants frappent le Japon au mois de mars 2011 et dévastent la région de Fukushima causant des dégâts irrémédiables à la centrale nucléaire. La sûreté industrielle entre ainsi par effraction dans l’actualité. Regard sur un mode de fonctionnement industriel qui nous concerne aussi en France.
IL Y A DES SUJETS QUI S’INVITENT dans l’actualité par effraction, puis s’y installent pour un bon bout de temps. Inattendus. Brutaux. Choquants. Ils s’imposent par la violence de l’évènement et l’enchaînement des faits surgissant sous le feu des projecteurs des médias. Les mots pour raconter ce qui se passe parlent d’accident, de catastrophe ou de scandale. Séparément. Ou comble du drame, des trois ensembles. Alors le citoyen ébahi constate que cette effraction est un rappel brutal à la réalité. Il découvre comme l’écrit Jean Charron que « les technocrates, les institutions militaires, les milieux financiers… les maffieux : tous s’emploient à maintenir des zones d’ombre autour de leurs affaires et à ne pas figurer dans l’agenda des médias. Et ils y parviennent même dans les sociétés qui se prétendent ouvertes et transparentes » (1). Il découvre aussi que le malheur qui frappe des dizaines de milliers de personnes de l’autre côté du globe, dans l’océan Pacifique, pourrait aussi frapper à sa porte. Car ici comme là-bas, il y a les mêmes installations de production d’énergie électrique.
UN SÉISME PLUS UN TSUNAMI DE L'AUTRE CÔTÉ DU GLOBE ET LA SÛRETÉ INDUSTRIELLE FAIT LA UNE DES MÉDIAS
Onze mois après le séisme et le tsunami géants qui mettent à nu des carences et des défaillances fatales dans la centrale nucléaire de Fukushima et provoquent entre autres une crise nucléaire très grave. La sûreté nucléaire, autrement dit la sûreté industrielle, fait régulièrement la une de l’actualité médiatique française. Et soulève, par exemple, des questions chez les auditeurs sur les ondes d’une radio nationale. Le 27 mai 2011, Anne Lauvergeon, encore présidente du directoire d’Areva est l'invitée de Patrick Cohen dans le 7/9 de France Inter. Entre 8h40 et 8h57, l’émission Interactiv’ donne la parole aux auditeurs.
C’est l’occasion pour Laurence de Marseille de s’adresser à Anne Lauvergeon. « Bonjour Monsieur, Bonjour Madame, je voudrai vous poser une question qui n’a pas grand-chose à voir mais bon quand même. Vous utilisez Madame Lauvergeon, mais je vous rassure vous n’êtes pas la seule, le terme de sûreté et non plus du tout le terme de sécurité. J’ai l’impression que ce terme de sécurité a disparu de la langue française. Alors je voudrai savoir si c’est parce que ça doit correspondre à peu près à un « américanicisme » ou quelque chose dans ce genre-là. Ou si au contraire ça recouvre deux notions bien distinctes, la sécurité et la sûreté. »
Réponse d’Anne Lauvergeon. « Madame vous avez tout à fait raison. Euh, sûreté et sécurité pour nous sont deux notions différentes. Alors la sûreté c’est tout ce qui a rapport avec la la… tout ce qu’on pourrait dire la sécurité nucléaire. Tout ce qui a rapport avec le nucléaire. La sécurité c’est euh tout ce qui protège les installations par rapport à des risques liés par exemple au terrorisme, à l’ADR (2). La sécurité dans notre façon de nous exprimer par exemple, c’est le fait que l’EPR résiste à la chute d’un avion commercial. C’est le fait qu’un EPR résiste à des bombes, à des missiles. Ça c’est la sécurité. La sûreté, c’est le domaine proprement dit du nucléaire. Voilà pourquoi on parle de sûreté et de sécurité. »
Si la réponse de la présidente du directoire d’Areva permet de mieux distinguer la différence entre la sûreté industrielle et la sécurité. Elle est loin d’éclairer tout ce que recouvre le domaine de la sûreté industrielle. Surtout quand on sait que le gouvernement français a demandé à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de mener un audit de tout le parc nucléaire français à la suite de l’accident de Fukushima (3). Il s’agit ainsi de vérifier la capacité des centrales nucléaires prioritaires à faire face à des situations extrêmes : séismes, inondations. Dans ces conditions, qu’est-ce que la sûreté industrielle ?
FAIRE « TOURNER » TOUS LES JOURS UN ENTREPÔT DE MARCHANDISES DANGEREUSES : UN CAS CONCRET DE SÛRETÉ INDUSTRIELLE
Pour être très concret, je vais me servir d’un exemple tiré de mon expérience professionnelle dans la logistique de distribution. En termes administratifs et d’exigences réglementaires, considérons donc une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE) soumise à autorisation d’exploitation, dite Seveso II « seuil bas ». Dans la vraie vie, les travailleurs sur place (4) appellent ça un entrepôt. Un entrepôt de 15 000 m2 où l’on peut stocker sur 24 500 palettes standardisées (80x100x120) des marchandises dangereuses : toxiques, très toxiques, facilement inflammables, dangereuses pour l’environnement… L’entrepôt se compose aussi de quais de réception/expédition, de locaux techniques, administratifs, sociaux, de zones de stationnement pour les véhicules légers et poids lourds. Il y a aussi sous le bâtiment des fosses et dehors un bassin de récupération des eaux souillées (en cas de rejet accidentel ou d’incendie), un bassin déversoir d’orage pour recueillir les eaux souillées extérieures, des fosses à hydrocarbures. Enfin, l’entrepôt est protégé à trois niveaux différents. Contre la foudre. Contre l’incendie par des moyens de détection/extinction automatique secourus en cas de besoin par un groupe électrogène de 1 000 kva. Par des moyens de gestion et de contrôle des accès du personnel comme des personnes extérieures à l’entrepôt. Sans oublier tout un ensemble de réseaux d’eau (potable, chaude, usées…), électrique, gaz, téléphone, informatique, télématique… avec les équipements importants pour la sécurité qui les accompagnent : armoires, « coup de poing », trappes, vannes, etc., plus la signalétique ad hoc. Bref, pour être rentable cet entrepôt doit « tourner » tous les jours dans les meilleures conditions d’exploitation possibles. Il doit être sûr 24h/24h et 365 jours sur 365. C’est la réponse à l’état de confiance attendu vis-à-vis des risques liés à l’exploitation de l’entrepôt. Et cela est possible grâce à la sûreté industrielle.
Donc, quand on parle de sûreté on parle de fonctionnement (de l’entrepôt). Par fonctionnement il faut comprendre avoir des exigences de fiabilité, disponibilité, maintenance, sécurité d’emploi tout comme pour la Qualité d’un produit, service, équipement ou système pour bâtir l’assurance produit. Dans les faits ça se traduit par la planification (organisation/pilotage/coordination) annuelle de l’intervention d’entreprises extérieures pour vérifier, contrôler, entretenir, maintenir en bon état de fonctionnement les bâtiments, les locaux techniques, les équipements importants pour la sécurité et autres. Ce qui veut dire rédiger des cahiers des charges, sélectionner un panel de fournisseurs, passer des appels d’offres, retenir des fournisseurs, passer des marchés et des commandes, donner des ordres de service, etc. Aussi tout au long de l’année pendant que l’entrepôt « tourne », des bureaux de contrôle technique (électricité, gaz, protection incendie…) et divers corps d’état technique (électricien, chauffagiste, plombier, sécurité incendie, etc.) interviennent sur le site. Ils effectuent, avec rapports à la clé, qui des opérations de contrôle et de mesure sur les ouvrages, les réseaux, les installations, les équipements, etc. ; qui des interventions physiques d’entretien et de maintenance, par exemple le dépoussiérage des appareillages électriques, nettoyage, curage et traitement des eaux des fosses et bassins, tests de déclenchement des alarmes incendie… Et bien sûr, il faut suivre, enregistrer, évaluer, payer toutes ces interventions.
LA SÛRETÉ INDUSTRIELLE « ÇA COÛTE BONBON ! »
Vous l’avez sans doute compris tout ça a un coût élevé. Plusieurs dizaines de milliers d’euros par an. D’autant plus que l’entrepôt vieillit et que l’âge de certains locaux ou équipements demande leurs remises à neuf ou leurs remplacements. Quand il faut remplacer 110 extincteurs dont la date de validité arrive à terme, l’addition est salée. Il y a une autre raison au fait que le coût de la sûreté industrielle soit très cher. C’est parce que ça demande la mise en place d’un système de gestion de la sécurité axé sur la prévention, la protection, l’intervention et la réparation. Sans entrer dans les détails, ça veut dire avoir une organisation, des personnels qualifiés et formés, des procédures et des ressources pour gérer l’entrepôt au quotidien, et si besoin en cas de crise. Point de détail très important. Gérer l’entrepôt au quotidien c’est aussi le maintenir sous surveillance et contrôle même en dehors des heures de travail quand le personnel est absent. C’est-à-dire pendant les pauses déjeuner, la nuit, les samedis, dimanches, jours de fête et congés payés. Autrement dit, toute l’année sans exception.
Ainsi dans ce même ordre d’idée suite à l’audit de l’ASN, on va augmenter la robustesse des 79 centrales nucléaires françaises dans une vision « post-Fukushima ». Pour faire les travaux demandés et déployer les moyens de prévention des séismes et inondations, Électricité de France (EDF) estime les investissements à environ 10 milliards d’euros.
Voilà pourquoi comme dirait M. Tout-le-monde « ça coûte bonbon ! » Même si c’est le client qui paye la sûreté industrielle.
Notes
1. Article de Jean Charron, Les médias font-ils l’opinion ?, dans La Communication – État des savoirs, Éditions Sciences Humaines, page 324, Auxerre, 1998.
2. Accord européen relatif au transport international des marchandises dangereuses par route. Il est aussi réglementé dans les cas air/mer/rail/fluvial.
3. En langage technique on dit une Évaluation complémentaire de sûreté (ECS).
4. L’effectif, environ 60 personnes, comprend un responsable d’entrepôt, une assistante logistique, des responsables de quai, préparateurs de commandes, caristes, chauffeurs routiers, manutentionnaires…
La vidéo d'Anne Lauvergeon à Interactiv'.
Pour l'échange avec Laurence de Marseille se caler à 2'58.
Anne Lauvergeon par franceinter
Billets en rapport
Le chef d’entreprise et l’organisation de la Sécurité
La logistique : de l’entrepôt à l’installation classée
Le trio Qualité, Sécurité et Environnement
La priorité de l’entreprise : assurer l’intégrité physique des personnels
