La santé et la sécurité au travail parents pauvres de la formation dans les écoles de management !
Par Pierre-Antoine GARCIA le samedi 12 novembre 2011, 21:37 - QSE - Lien permanent
ENQUÊTE SUR UNE FORMATION À MINIMA
Le travail expose tous les jours les travailleurs aux risques professionnels. Après les suicides chez France Télécom, Renault, Peugeot, dans la police… se pose la question de la formation des managers et cadres à la santé et sécurité au travail. Qu’en est-il, aujourd’hui, dans les grandes écoles de management ? L’Institut National de la Recherche en Sécurité et l’Institut LH2 ont mené l’enquête. Résultat. Peuvent très largement mieux faire !
LA LONGUE HISTOIRE DU TRAVAIL, les rapports de l’Assurance Maladie Risques Professionnels le prouvent. Gagner sa vie au travail expose les travailleurs à des incidents, des accidents et maladies dont certains peuvent diminuer gravement leurs capacités de travail, leurs revenus et ceux de leur famille. Sans oublier le coût économique et social que cela représente pour la collectivité, autrement dit, les citoyens assemblés. Pourtant la formation à la santé et la sécurité au travail dans les écoles de management reste marginale (1). Alors même qu’elle oblige le chef d’entreprise (le dirigeant, le petit patron, l’ingénieur ou le cadre) à prévenir les accidents et organiser le travail dans les meilleures conditions possibles. Car en cas d’accident dû au travail, il doit aussi réparation.
Critique de la formation des managers et cadres
À la fin des années 1980, Henry Mintzberg (2), spécialiste en science des organisations (entreprises, services publics, etc.), se livrait à une critique virulente de la formation des managers. Il disait ceci : « (…) De quelle façon formons-nous les managers, les leaders de nos organisations où les biens sont produits avec difficultés dans des usines malpropres pour être ensuite vendus sur les marchés en pleine activité ? Nous enfermons des hommes brillants dans des buildings austères et nous les inondons de papier. Ils ne mettront jamais les pieds dans une usine et ne rencontreront jamais le moindre client. Les études de cas le font à leur place, un peu comme ces rapports de Management Information System en pratique. Ces cas décrivent le monde réel, là, directement sur le papier ─ les produits, les personnalités, les politiques, tout est là, en noir sur blanc. Les étudiants de MBA « savent » parce qu’ils ont tout lu de ce pitoyable rapport d’environ vingt pages, la nuit précédente. (…) »
En 2000, le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans un petit livre décapant mettait à nu Les illusions du management (3). Et plaidait « pour le retour du bon sens » par une formation des ingénieurs et cadres débarrassée des habits du « management moderniste » à la « recherche désespérée de la technique miracle » pour faire travailler ensemble les hommes. Au passage, il soulignait que « Beaucoup de spécialistes du management n’ont bien souvent aucune expérience d’encadrement ou l’ont abandonné depuis longtemps. »
Au début de l’été 2008, le professeur William Dab remettait à Xavier Bertrand et Valérie Pécresse (4) un rapport sur la formation des managers et ingénieurs en santé au travail. S’il formulait douze propositions pour la développer, il faisait aussi un constat : « La santé au travail est malade ».
Au fil de son rapport, on lisait ceci : « Le travail a connu et va connaître une évolution considérable pour toute une série de raisons : technologiques, économiques, sociologiques, écologiques et on n’en a pas suffisamment analysé les implications sur la santé physique et l’équilibre psychologique. En particulier, le collectif de travail qui joue un rôle important de soutien et de structuration s’est affaibli. Les gestionnaires s’occupent de plus en plus des règles et du reporting formel et de moins en moins du contenu proprement dit du travail. Or, comme le dit bien Christophe Dejours, « travailler suppose non seulement d’user d’intelligence, mais la capacité de supporter affectivement l’échec que le réel oppose à la volonté, au savoir-faire et à la maîtrise du procès technique » (5). Le travail est un élément essentiel du développement et de l’épanouissement de l’homme et de son identité. Si on oublie cela, on créé les conditions d’une atteinte à la santé au plan physique, mental et social. »
État des lieux de la formation à la santé et de la sécurité au travail dans les écoles de management
Une récente enquête de l’Institut National de la Recherche en Sécurité (INRS) et de l’Institut LH2 parue fin septembre apporte de l’eau au moulin de ces critiques sur la formation des managers. Elle dresse un état des lieux de l’enseignement de la santé et de la sécurité au travail dans les écoles de management.
Réalisée entre le 19 avril et le 18 mai 2011, cette enquête téléphonique ciblait les écoles supérieures de commerce et de management privées et publiques. Sur 98 établissements contactés, 62 ont répondu au questionnaire (soit un taux de participation de 63 %), 17 ont refusé de répondre et 19 étaient injoignables au moment de l’enquête. Résultats ?
Pour 32 % des établissements interrogés la formation en santé et sécurité au travail est absente de tout programme (65 % en propose une). Toutefois, 60 % d’entre eux se déclarent prêts à développer cette formation et si besoin avec l’aide de l’INRS.
À la question posée « Estimez-vous que la prévention des risques professionnels fera partie des futures responsabilités de vos étudiants ? », 8 interviewés sur 10 répondent oui. Sur l’exposition aux risques professionnels, 82 % des répondants estiment que leurs étudiants y seront confrontés, surtout aux risques psychosociaux (stress et harcèlement) et à un degré moindre au risque routier.
Quant aux acteurs qui doivent traiter en priorité des risques professionnels (accidents du travail, maladies professionnelles, etc.), à tout le moins, les réponses données interpellent.
En effet, 57 % des interrogés considèrent la direction des ressources humaines comme l’interlocuteur numéro un. Viennent ensuite le dirigeant ou le manager (39 %), les délégués du personnel et du CHSCT (34 %), le médecin du travail à (29 %), les spécialistes de la prévention des risques professionnels (23 %), le salarié lui-même (16 %), le responsable de proximité (3 %). Doit-on conseiller à ceux et celles qui dirigent ces grandes écoles et gèrent les programmes pédagogiques de se pencher sérieusement sur le droit du travail régissant les relations entre un employeur et un travailleur, et la responsabilité civile et pénale qui en découlent ?
Autres faits marquants de l’étude. Le thème « santé et sécurité au travail » est jugé comme étant un sujet transversal et important dans la formation des étudiants en management. Dans les formations proposant un module santé et sécurité au travail, peu d’établissements font partie de réseaux ou ont bénéficié de soutien pour mettre en place une formation dans ce domaine. Si la santé et la sécurité au travail sont souvent obligatoires, elles sont plutôt enseignées en fin de cursus et jugées moins prioritaires que les enseignements de base.
La santé et la sécurité au travail sont abordées à travers d’un cours commun obligatoire. Et fait remarquable, le média favori de la transmission des savoirs reste encore, en 2011, le cours magistral (83 %). Mais le volume d’heures enseignées de ces matières est très modeste ─ 20 heures ou moins.
Un cas d’école, la formation des ingénieurs et cadres du Bâtiment et Travaux Publics
Ce que vient confirmer une recherche personnelle. J’ai visité le site Internet de l’École Spéciale des Travaux Publics, du Bâtiment et de l’Industrie : ESTP forme les futurs ingénieurs et managers de l’industrie du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP). Un constat s’impose. Après exploration des différents cursus d’études proposés (3 années en général), moins de 10 heures de formation sont allouées à la « Prévention-Santé-Sécurité », 6 heures exactement. En comparaison, la « Législation du bâtiment » est dotée de 12 heures. Voilà qui ne manque pas de surprendre. Surtout quand on sait que les rapports annuels de l’Assurance Maladie classent régulièrement l’industrie du BTP en tête de liste des secteurs industriels à forte sinistralité (morts, accidents graves, maladies professionnelles, etc.).
Pourtant, dans une communication à la verve lyrique, l’ESTP convoque tous les clichés de l’idéologie ambiante du management à la sauce développement durable. Elle nous dit que « dans un monde qui se construit, un monde en mutation ; un monde du savoir, d’innovation, solidaire, d’échanges, en mouvement » elle est « l’école des grands projets, des talents, des formations tout au long de la vie, de la performance, responsable, de l’ouverture, des managers, au cœur des entreprises ».
Du chemin à parcourir pour changer les mentalités
Bref, à l’entame de la deuxième décennie du XXIème siècle, la santé et la sécurité au travail sont encore les parents pauvres de la formation dans les écoles de management. Alors même qu’elles sont au cœur des enjeux de l’organisation du travail et des conditions de travail dans l’entreprise. Où pour le dire plus brutalement, qui décide de faire quoi et comment en mettant l’argent sur la table pour le faire.
Cette enquête de l’INRS et de LH2 a l’insigne qualité de montrer tout le chemin qui reste à parcourir pour changer les mentalités.
Notes
1. On pourrait formuler la même observation pour les sciences humaines et sociales (sociologie, anthropologie, ethnologie, politique, etc.).
2. Henry Mintzberg, Le management, Voyage au centre des organisations, Troisième tirage 2000, Éditions d’Organisations, Paris, 1998. Cf. dernier chapitre Une société devenue ingérable comme résultat du management page 504.
3. Jean-Pierre Le Goff, Les illusions du management, Éditions La Découverte/Poche Essais, Paris, 2000.
4. Respectivement ministre du Travail, des Relations sociales, de la Famille et de la Solidarité pour l’un, et ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche pour l’autre.
5. Christophe Dejours, Conjurer la violence, Éditions Payot, 2007.
Pour en savoir plus
Le rapport sur la formation des managers et ingénieurs en santé au travail, douze propositions pour la développer
État des lieux de la formation en santé et sécurité au travail dans les écoles de management (Attention ! Pour consulter l'enquête proprement dite, cliquez sur l'icône Télécharger en haut à droite de la page d'accès.)
Billets en rapport
Un jeune ouvrier meurt au travail, on attend la marche blanche
Le chef d’entreprise et l’organisation de la Sécurité
La crise touche aussi les risques au travail. Moins de salariés et de morts. Plus de maladies professionnelles !
Mauvaise santé mentale et mal-être coûtent cher à la société
La priorité de l’entreprise : assurer l’intégrité physique des personnels


Commentaires
Bonjour Pierre Antoine,
Une information que je viens de découvrir et que je met sur ce billet:
" Pas de mise à jour du document unique d'évaluation des risques chaque année"
Article 53, loi n°2012-387 du 22 03 2012
Concerne les TPE de moins de 11 salariés!!!
Ce sont ces entreprises qui ont le plus besoin de conseils de tout ordre!!!
Bien amicalement, Dominique
Dominique, ça me fait très plaisir que tu repasses par cet arbres à palabres.
Merci pour cette information. Elle confirme que le précédent Gouvernement et la précédente Assemblée nationale ont été prolifiques dans la production de textes de lois à la toute fin (entre autres) de leur mandature. Ça va dans le droit fil du fameux crédo : " il faut libérer l'entreprise de ses entraves... " pour faire face à la concurrence et à la "guerre économique". Ainsi soit-il.
Sous prétexte de simplification du droit et d'allégement des démarches administratives, le législateur ouvre la porte à une plus grande prise de risques des petits patrons et à une moindre protection de la santé et de la sécurité au travail des salarié(e)s.
Bref, tout ça me donne l'idée d'un billet à venir sur les possibles conséquences d'une telle disposition.
@ + Pierre-Antoine