Capture_JT_F2_01_02122010.jpgVOUS RENTREZ CHEZ VOUS après une dure journée de travail. Vous posez vos fesses sur le canapé du salon. Un geste suffit : vous pitonnez sur la télécommande et le présentateur du JT de France 2 vous regarde droit dans les yeux. Le JT démarre. « Bonsoir à tous ! Dans l’actualité ce soir… » Et le scoop tombe.

Devant votre rétine dilatée des images défilent. Des camions alignés en vrac au bord de la route. Des voitures ressemblant à des igloos. Un TGV aux vitres givrées sur le quai de la gare. Une carte du réseau électrique de la Bretagne au bord de la saturation. Chaque image vous adresse son message : « Pagaille sur la route », « Perturbations en série »… Cette vague de froid et de neige qui n’en finit pas ! Des milliers d’automobilistes et de chauffeurs routiers sont restés bloqués. Ce soir c’est Paris qui est en vigilance orange. Un vol sur quatre est annulé à Roissy. Des transports au ralenti, des entreprises perturbées, on fait un point sur la situation avec nos envoyés spéciaux un peu partout en France et avec notre M. Météo pour savoir quand ce coup de froid s’achèvera dit la voix off du présentateur pendant que l’écran de la télé se divise en quatre. Sur la mosaïque, Tour Eiffel brillant de tous ses feux dans le dos, vous remarquez qu’il y a même un envoyé spécial à Paris, sur les grands les boulevards, à un jet de pierre de la station TV. Quelle débauche de moyens pour informer le citoyen !

Vous êtes sidéré. Vous apprenez qu’en France ─ en décembre c’est l’hiver ! Il fait froid. Il neige. Et le présentateur regard noir et léger sourire aux lèvres lance le premier des sujets sur cette information à la une. Le froid, la neige. Le froid, le verglas. Après l’est de la France, le centre et Orléans, c’est donc l’agglomération lyonnaise qui a été partiellement paralysée par les chutes de neige… La longue plainte névrotique sur la neige commence. La preuve par l’image où en haut à gauche il y a un logo bleu en forme de carte de France avec en partie incrustée en majuscules VAGUE DE FROID. Comme ça, comme le Petit Poucet vous êtes guidé de reportage en reportage pendant dix-huit longues minutes.

Et vous savez tout sur la France qui est immobilisée. La France qui patine, qui glisse, qui dérape sur le verglas, qui grelotte, qui doit laisser la bagnole pour marcher et aller au travail et baisser le chauffage à la maison pour éviter d’avoir encore plus froid. La France où il y a moins de TGV sur les rails, moins d’avions dans les airs. Bref, c’est une pagaille monstre disent les grands reporters sur place. Au lendemain de cet épisode neigeux qui coûte très cher. À Lyon, 400.000 euros. Les naufragés de l’hiver attendent le retour à la normale. Dernier mot, dit le présentateur : « Montrez-nous comment vivez-vous ces intempéries ? Notre site Internet est ouvert. Postez-y vos photos et vos vidéos. » Alors le fil de l’information reprend son cours normal.

Vous, peu à peu, vous refaites surface tant cette avalanche d’images hivernales vous a emporté. Des questions vous viennent à l’esprit. Pourquoi une vision si noire d’un évènement aussi banal depuis la nuit des temps ? Est-ce que ce monde merveilleux et surréaliste des JT est sérieux ? A-t-il perdu la boussole de la mémoire du cycle des saisons ? Sait-il encore lire un calendrier et méditer sur nos bons vieux dictons et proverbes sur la prévision du temps et de la météo ? Exemples. Pour ce cochon d’hiver : « Année neigeuse, Année fructueuse ». Pour décembre : « Décembre aux pieds blancs s’en vient, An de neige est an de bien. » Ou encore « À la Sainte-Barbe, Le soleil peu arde. », « Neige de Saint-Nicolas donne froid, Pour trois mois. »

Pourtant, plus tard, dès Noël venu, comme on peut le lire sur le site d’ACRIMED (1), une invasion étonnante, mystérieuse de reportages sur les sports d’hiver a lieu dans les JT. Surtout celui de France 2. L’ivresse des montagnes le saisit au point qu’il semble devenir une agence de voyages pour les sports d’hiver qui plus est, sponsorisé par les stations de ski. Même, si seulement 10 % de français partent au ski, ces reportages selon le directeur-adjoint de l’information de France 2 du moment, Étienne Leenhardt, se justifient car « c’est tout simplement parce que, en hiver, y’a de la neige et que donc les gens partent au ski. Mais que donc, même si ça ne concerne qu’environ un Français sur dix, le public du journal de France 2 compte beaucoup de CSP+ (les CSP+, ce sont les catégories socioprofessionnelles supérieures) qui, eux, partent au ski et donc, eux, ça les intéresse les sujets sur le ski. »

Voilà comment les rois de l’info chrono parlent de l’hiver. Catastrophe météorologique et litanie de petits malheurs sur l’existence, s’il fait froid et s’il neige avant l’heure. Conte fabuleux, si la montagne est belle, la neige abondante et les vacanciers privilégiés nombreux sur les pistes.


Notes
1. Lu, vu, entendu, n° 12 : « D’ici et d’ailleurs ». Publié le 25 mars 2005 sur le site Internet ACRIMED : www.acrimed.org