Donner ici, une vue d’ensemble des réponses à cette question serait beaucoup trop long mais une chose est sûre chacun à sa propre vision du travail. À tel point que parler du travail s’est s’attaquer à un Everest.

Il y a quelques temps, une des miennes connaissances professionnelles qui connaît ma passion pour les bonnes pratiques m’a demandé de venir en parler devant un public de jeunes étudiants en alternance. Après réflexion, j’ai choisi de parler de mon vécu des bonnes pratiques en le mettant en perspective avec des apports théoriques sur le travail. Car après tout qu’est-ce que les bonnes pratiques ?, sinon du travail. Et me voilà plongé dans mes sources documentaires et l’histoire du travail. Parmi mes lectures, le passage d’un long article Le travail : un concept inachevé, de la sociologue Isabelle Billiard (1) a retenu mon attention. Elle y cite Karl Polaniy l’un des pères de l’anthropologie économique.

Ce passage qui me semble très actuel fait écho à la question de la place du travail dans la vie de la cité. En filigrane, on peut tisser des liens avec des sujets comme les retraites, le chômage, la pauvreté, la consommation, la crise économique. C’est pourquoi ─ j’ai choisi de le partager avec vous. Et plus si affinités, c'est-à-dire commentaires.

Bonne lecture.




Comprendre_Travail_12112010.jpgSI L’ON SUIT L’ANALYSE du père fondateur de l’anthropologie économique, Karl Polaniy (2), on peut dire que cette mutation radicale est le résultat d’un unique changement fondamental : la création d’une économie de marché.

En effet, dans l’économie de marché qui se met en place en même temps que les premières fabriques, la production est commandée par les prix, puisque c’est des prix que dépendent les profits de ceux qui orientent la production. Mais une économie de marché ne peut fonctionner que dans une société de marché. L’utilisation des machines et des installations complexes implique un investissement à long terme, dont le risque n’est supportable que si la continuité de la production est raisonnablement assurée. Pour assurer cette continuité et cette régularité, il devient indispensable de maîtriser la fourniture de trois éléments essentiels : le travail, la terre et la monnaie. On doit pouvoir les acheter.

Il fallait donc s’attaquer aux garanties qui protégeaient traditionnellement le travail et la terre, et empêchaient d’en faire des articles de commerce quelconques. Or dit Polaniy : « Il est évident que travail, terre, et monnaie ne sont pas des marchandises. Aucun de ces trois éléments n’est produit pour la vente. Le travail n’est rien d’autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre, le milieu naturel dans lequel chaque société existe. Les inclure dans le mécanisme du marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même (…). Le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même – laquelle n’est pas produite pour la vente, mais pour des raisons différentes –, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée, ou mobilisée… ».

Mais si le processus d’autonomisation de la sphère économique impose une redéfinition de l’ensemble des rapports sociaux, on ne peut non plus généraliser les rapports de marché sans risquer de détruire la société elle-même. Comme le démontre très clairement le même auteur, la société ne peut pas être traitée comme un marché : « Permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même des salaires et de l’utilisation du pouvoir d’achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. Car la prétendue marchandise qui a nom « force de travail » ne peut être bousculée, employée à tort et à travers, ou même laissée inutilisée, sans que soit également affecté l’individu humain qui se trouve être le porteur de cette marchandise particulière. En disposant de la force de travail d’un homme, le système disposerait d’ailleurs de l’entité physique, psychologique et morale « homme » qui s’attache à cette force. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société (…) Aucune société ne pourrait supporter, ne fût-ce que pendant le temps le plus bref, les effets d’un pareil système fondé sur des frictions aussi grossières, si la substance humaine et naturelle n’était pas protégée contre les ravages de cette fabrique du diable (…) ».


Sources
1. Isabelle Billiard, Le travail : un concept inachevé, Revue ÉDUCATION PERMANENTE, Comprendre le travail, Première partie, n° 116, pages 19 à 32, sous la direction de Guy Jobert, Atelier Graphique Saint-Jean, 1993-3, Albi.
Dans cet article découpé en trois parties, l’auteure fait une approche socio-historique du concept de travail :
- Le travail, comme l’individu, sont toujours inscrit dans une société donnée, une époque donnée.
- Dans les économies traditionnelles, l’économie est « encastrée » dans les autres rapports sociaux.
- Dans les sociétés occidentales dites « modernes », on assiste à une autonomisation de l’économie, et à une définition du travail comme institution.
L’extrait cité est tiré de cette troisième partie et il est bien intitulé : Le travail comme marchandise, et la société comme auxiliaire de la production.
La Revue ÉDUCATION PERMANENTE est éditée avec le concours du Centre national des lettres ; et du Centre de formation et de rencontres de la Caisse des dépôts et consignations (Établissement d’Arcueil).
2. Karl Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983.