Ce match m’a un peu réconcilié avec le football dit professionnel mais que moi, j’appelle industriel. Alors me direz-vous qu’est-ce qui a modifié votre regard ? Et bien, ce qui a modifié mon regard c’est le jeu pratiqué par l’Espagne. Dans ce jeu, j’ai retrouvé ce qui faisait l’âme du « jeu à la nantaise » qui plaisait à beaucoup et en irritait certains. Et qui par un curieux parallélisme, bien des années après, se retrouve aujourd’hui dans les commentaires de Café du commerce, sur les plateaux de TV, etc. C’est l’adversaire qui a fait un mauvais choix et non l’équipe de Nantes – d’Espagne – qui était supérieure. Un exemple : la vidéo ci-dessous.


Mais qu’en est-il du « jeu à la nantaise » ? Suivez-moi, je vous raconte tout.

PROLOGUE


Sur un forum social auquel je participe, il y a une catégorie Sports où le football occupe plusieurs fils de discussions. Sur l'un d'eux, Aldebert, un internaute, y allait d’un commentaire où il était question de dribbles, de passes, de « jeu à la nantaise ».

« J'aime beaucoup Messi, aussi, évidemment. Mais, à mon sens, il est moins complet que Gerrard. Et si le type de talent de Messi (celui de dribbleur) est si rare aujourd'hui, c'est avant tout parce que dans les écoles de foot, les éducateurs passent leur temps à répéter aux gamins, qu'il faut faire des passes au lieu de dribbler. À un moment donné, avec l'étalon du fameux « jeu à la nantaise », ça en était devenu caricatural. Résultat des courses : un gosse qu'on empêche de dribbler, cela fait plus tard un adulte qui ne sait pas dribbler. Alors qu'un gamin qu'on a laissé dribbler, cela donne un adulte qui fait des passes quand c'est pertinent (de toutes façons, s'il porte trop, il prendra forcément des coups). Mais qui sait dribbler quand c'est nécessaire.

Voilà pourquoi aujourd'hui, il ne reste que très, très peu (malheureusement) de dignes héritiers de Magnusson, Garrincha et consorts. »

Voici maintenant ma réponse.


LE DRIBBLE ET LA PASSE POUR DONNER DU MOUVEMENT AU JEU


EN OPPOSANT LA PASSE AU DRIBBLE vous donnez une vision du football pour le moins surprenante. L’une et l’autre se nourrissent de l’essence de ce jeu ─ l’utilisation de la balle en mouvement ! La passe appelle le dribble et le dribble demande la passe. Dans le jeu défensif, dribble de dégagement. Dans le jeu offensif, dribble d’effacement. Ces deux gestes techniques vont le plus souvent de pair. Ils construisent et donnent de la chair au jeu de l’équipe.

De mon point de vue, si les dribbleurs deviennent rares, c’est en grande partie dû aux mutations de l’espace. Espace qui s’urbanise de plus en plus. Espace qui s’aseptise et où l’organisé a horreur de tout ce qui est spontané et nomade. Espace qui rejette les espaces de jeux collectifs, de balles ou autres. Car l’art du dribble est un art qui s’apprend hors du rectangle vert, loin du gazon du stade. Loin des normes, des codes, des règlements. C’est la liberté ! Le dribble est un art de la rue et de la cour de récréation : terrain de jeu universel et à la surface aléatoire où le contrôle d'un ballon improbable s'improvise au gré des rebonds illisibles, où se forge le sens de l'équilibre.

C’est dans l’opposition à plusieurs dans un petit périmètre que se développe la capacité à éviter l’autre en usant de la feinte, du changement de pied, de l’utilisation des 2 pieds pour manier la balle, du placement du corps pour protéger la balle, du coup d’œil pour savoir quoi faire avant de jouer, de la rapidité d’exécution et de la variété des dribbles pour sortir gagnant des duels et se procurer un avantage psychologique. Un défenseur débordé sur dribble doute ! Son échec marque son subconscient et le met en situation de faiblesse à la confrontation suivante avec le dribbleur, surtout si celui-ci utilise toute une palette de dribbles.

Le dribbleur joue la tête haute, il est toujours en mouvement à la recherche de liberté, il contourne les obstacles, il esquive, il feinte, il évite pour mieux s’abandonner au jeu. Dans les écoles du football industriel le dribble s’apprend avec des piquets, des cônes, des cerceaux… bien sûr en opposition aussi. Mais il lui manque la fraîcheur, la spontanéité, l’appétence pour le jeu, en un mot la créativité qui vient de la rue. Beaucoup de footballeurs virtuoses du dribble et de la passe naissent dans les faubourgs populaires ; ils en restent encore aujourd’hui mais ils sont brimés par la culture du résultat.


LE JEU À LA NANTAISE, UNE CERTAINE CONCEPTION DU JEU


Quant à l'étalon du fameux « jeu à la nantaise » il relève plus d’une affirmation de journalistes sportifs que d’un exemple ayant inspiré d’autres clubs que le Football Club de Nantes. D’ailleurs, il a même été abandonné par le FCN. En fait, de nos jours, toute équipe qui aligne trois passes consécutives avec un embryon de jeu fluide se voit affublée de ce qualificatif. C’est très abusif car le jeu à la nantaise c’est beaucoup plus que ça.

Le jeu à la nantaise c’est une manière de voir et de vivre le football. C’est la conception d’un football joyeux, festif, allant de l’avant : un football offensif ! Un football où la complémentarité des différences constitue une force ; sinon la force de l’équipe. Un football où le joueur est au service du collectif et où le collectif grandit le joueur. Un football où les attaquants sont des attaquants de « métier ».

CBR001707Dans le jeu à la nantaise, le collectif prime et s’appuie sur la mobilité, la vivacité, la disponibilité, le jeu court et les changements de rythme. L’alternance de temps forts, de temps de récupération, de temps de préparation, d’accélération du jeu se conjugue avec la patience. Quel que soit l’adversaire, on joue de la même manière avec la volonté d’occuper le camp adverse pour gagner en marquant plus de buts que lui. L’équipe défend le plus près possible de la ligne médiane, les lignes sont resserrées, la défense de zone ─ on isole l’adversaire, on le coupe de ses partenaires, il s’épuise dans la conservation comme dans la conquête ─ facilite la récupération de la balle et la relance courte, propre, à une touche de balle.

C’est le ballon qui se déplace rapidement, le porteur de la balle ayant toujours plusieurs possibilités d’orienter le jeu car ses partenaires se rendent disponibles autour de lui et les uns par rapport aux autres. La complicité entre les joueurs, ils savent comment chacun réagit dans telle ou telle situation de jeu, facilite la cohésion. Toute la largeur du terrain, la profondeur aussi, est utilisée dans le jeu de passes (dont le dribble) et toute la gamme y passe : une-deux, en triangle, à quatre, en pivot... Le jeu court favorise le dribble collectif de l’adversaire et procure un avantage psychologique et de nombreuses occasions de but.

Bref, le jeu à la nantaise c’est une conception, une philosophie de jeu ! C’est la prise de risque et la gagne par l’attaque ; c’est maîtriser l’espace comme en architecture. On voit se dessiner des arabesques. C’est pour ça qu’il est beau à regarder ! C’est pour ça que beaucoup le regrette et que d’autres le déteste(èrent).


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