Courir, cet obscur objet du désir
Par Pierre-Antoine GARCIA le mercredi 12 mai 2010, 17:35 - Communication - Lien permanent
La course de fond est un cheminement dans la nature où le dépassement de soi fait office de pensée unique... Le pied. Voyage au bout du plaisir.
POUR LE PROFANE, le coureur à pied de longue distance est un être curieux, étrange. À la fois dans et hors du monde moderne. Quand il croise sa route sur le bord d’un chemin de campagne, au détour d’une rue ou dans les allées d’un parc d’une grande ville, il se demande où va-t-il ? Et sait-il seulement où il va ? Au risque de vous surprendre, oui il sait où il va. J’en sais quelque chose. J’en suis un de coureur à pied de longue distance. Courir, cet obscur objet du désir fait partie de moi comme je fais partie de la Mère Terre.
Courir est une pratique archaïque remontant à l’âge des cavernes. Un acte tribal ! Au-delà de la conquête et protection de sa femelle aux fins de reproduction de l’espèce, la pratique de la course à pied de l’homo sapiens était loin d’être ludique et la compétition féroce. Pour la chasse et se nourrir ou encore échapper aux mille dangers d’une nature hostile, une paire de cannes solides et rapides étaient les bienvenues. Et déjà, notre lointain ancêtre avait intérêt à soigner sa condition physique tout comme la maîtrise de son corps dans l’espace et dans le temps pour assurer sa survie. De lui à nous, d’avant-hier à nos jours, de turbulences et de turgescences, de gloire et de défaites c’est tisser ce legs ancestral qui amène par le jeu l’homme à se défier d’abord lui-même et à rencontrer Autrui. Car courir impose un autre rapport à l’autre.
Courir sur de longues distances est une activité de durs. Une épreuve intérieure dingue. Humaine et inhumaine. Moins glamour, que le tennis ou le football, la plus naturelle des démarches fait peu la une des médias sauf des magazines spécialisés où lors des Jeux Olympiques ou des Championnats du monde. Mettre un pied devant l’autre, c’est pourtant le mode de déplacement du bipède à station verticale le plus économique et le plus écologique. Celui qui pousse l’homme en pantalons courts, au fond de ses chaussettes, le contraint à la lenteur, à ne pas griller toutes ses cartouches pour rallier l’arrivée, au risque de finir en rampant.
HFT-Bourges 06-Bipède à station verticale
envoyé par animal_bluesymental. - Regardez d'autres vidéos de musique.
Pour le commun des homo-urbain la tentation est grande de passer à l’acte : voyager de la vitesse à la lenteur. Les coureurs, sportifs ou joggers du dimanche, sont masos, comme sont sans doute masos les triathlètes de longue distance qui s’attaquent au triathlon d’Embrun : 5 km de nage, 180 km à vélo, et un marathon. L’analogie avec un triathlon ne se limite pas à l’intensité de l’effort : se lancer sur la route procure des sensations extrêmes. Pour éprouver du plaisir, il ne suffit pas d’avoir les jambes pour y parvenir.
Courir est un voyage. Le voyage demande de la préparation, de la constance, de l’amour. Courir c’est se confronter au territoire, c’est découvrir la géographie locale. Le terrain sollicite le muscle de manière insidieuse, l’air de rien il a tôt fait d’user les forces des plus gaillards, les grandes gueules. Comme dans le vélo la condition physique est primordiale mais le mental est au-dessus ! Tout est dans la tête pour le coureur de fond, même le plus aguerri sait que la souffrance l’attend là, au détour du chemin quand les kilomètres s’accumulent. Quand la fatigue se pointe c’est le repli sur soi, on écoute son corps, on se concentre, on guette la douleur : la foulée devient plus saccadée, le muscle se durcit. Alors se produit une métamorphose curieuse, souffrance et plaisir se télescopent. Atteindre le but, franchir la ligne d’arrivée c’est l’extase.
On a beau fanfaronner, on le sait bien, que pour faire de la course à pied de longues distances, pour aller souffrir sur la route et trouver ça chouette, il faut être un peu fou. Pour le commun des mortels courir longtemps sur des dizaines de kilomètres n’est pas un sport normal. Et c’est vrai le marathon est le sport ou l’homme fait offrande de son corps au terrain dans un affrontement direct. Ce rapport agressif à la nature, qui est au cœur de la course, fait de la douleur une compagne de tous les instants, et du courage une valeur suprême. Il y a dans le sacrifice physique d’un marathon man une force brute, élémentaire, presque archaïque qui laisse sans voix.
La course de fond commence bien avant d’être sur la ligne de départ. La course de fond c’est d’abord inventer, construire son parcours à l’aide d’une carte : se fixer le but à atteindre ; ou choisir la ville, Paris, San Sebastian, Ambazac… théâtre d’une escapade. C’est aussi inscrire dans sa pensée le cheminement à suivre et la somme de découvertes, de difficultés, d’imprévus. La jouissance du coureur commence là. Parfois le parcours devient le véhicule du vagabondage de la pensée si le coureur est solitaire. Il se faufile au plus profond de son être et il donne du sens à la nature qui l’accueille.
Courir. Voyager. Courir et voyager. Encore et toujours. Pour le week-end de Pentecôte, la course et le voyage nous emmènent à Ambazac dans le Limousin. Le dimanche 23 mai 2010, avec un groupe de 30 fêlé(e)s de la course à pied et de trailers de mon club, le Val de Reuil Athlétique Club, je participe aux Gendarmes et aux Voleurs de Temps. C’est un trail, une course nature de
32 km avec 1 031 mètres de dénivelé positif et 1 011 mètres de dénivelé négatif. Belle agitation de guibolles et beaucoup d’émotions en perspective !
En attendant le Jour J, l’intense préparation de neuf semaines se termine, encore trois grosses séances d’entraînement, la semaine prochaine on fait du « jus ». La forme semble être au rendez-vous et l’impatience gagne le bonhomme. La suite vous la découvrirez dans un prochain billet.
Billets en rapport
Les questions qui tuent
La solitude du coureur de fond
