Pour Christophe Dejours, la qualité totale et l’évaluation sont une calamité pour le monde du travail
Par Pierre-Antoine GARCIA le vendredi 23 avril 2010, 16:44 - QSE - Lien permanent
Les pathologies au travail sont aujourd’hui au cœur du débat public sous le nom de stress au travail. Pour comprendre ou mieux comprendre ce qui se passe, je vous invite à voir et à débattre autour de deux vidéos d’une intervention de Christophe Dejours spécialiste reconnu de la psychopathologie et de la psychodynamique du travail.
ÇA CONCERNE TOUS CEUX (1) qui assument des responsabilités dans l’entreprise. Ça concerne tous ceux qui s’occupent de Qualité, de Sécurité et d’Environnement. Ça concerne tous ceux qui animent des équipes de femmes et d’hommes au travail. Car tous s’y confrontent déjà ou s’y confronteront demain. Ce « ça » c’est ce l’on nomme par facilité de langage (euphémisme) « le stress au travail » mais que Christophe Dejours (2), lui, qualifie de psychopathologies du travail.
Voici deux vidéos d’une intervention de Christophe Dejours sur Le stress au travail à l’Assemblée Nationale le 24 octobre 2008 (3), elles constituent une introduction à l’analyse des problèmes de santé au travail. Elles feront œuvre de pédagogie et de vulgarisation face à la vertigineuse question du travail tel qu’on le vit aujourd’hui. Soulignons ici, et c’est tout à son honneur, que Christophe Dejours parle d’un sujet très complexe avec des mots simples que tout le monde comprend. Parfois, il le fait avec de l’humour voire de l’humour débridé comme il le dit lui-même à un moment donné. Mais que dit Christophe Dejours sur les problèmes de santé au travail ?
Dans son introduction, il aborde les rapports entre santé mentale et travail et les difficultés qu’ils posent. Comment élucider la recherche des processus qui sont en cause dans les pathologies liées au travail ? Quelle conduite tenir vis-à-vis de ceux qui tombent malades et vis-à-vis des collègues au travail (cas de suicide) ? Comment déterminer une action rationnelle qui diminue les risques de maladie et de pathologies mentales au travail ? En réponse à ces difficultés, Christophe Dejours donne un aperçu sur les principes de l’analyse des rapports entre santé mentale et travail. Puis, il restitue les principales données recueillies sur l’étiologie, l'étude des causes, des pathologies mentales associées au travail menées par la recherche depuis 20 ans. Et, il décrit l’incidence de cette analyse sur la question de l’action sur la prévention des risques psychopathologiques au travail.
On retiendra que face aux contraintes du travail, les travailleurs inventent des stratégies de défense collectives contre le milieu de travail. On retiendra aussi que si les conditions de travail agissent sur le corps au plan physique (bruit, poussière, poids, chaleur…), chimique (exposition aux produits dangereux), biologique (risques de contamination micro-biologiques dans les hôpitaux). L’organisation du travail agit, elle, sur le mental. Au plan de la division des tâches entre opérateurs toujours encadrées par des procédures, des règles, des gammes, des prescriptions qui séparent le travail, qui disent ce qu’il faut ou ne pas faire. L’organisation du travail c’est aussi tout le dispositif de contrôle de l’exécution des ordres : surveillance, contrôle, encadrement, hiérarchie. C’est le dispositif de contrôle des comportements productifs et de l’ordre social, la discipline dans l’entreprise. Bref, les pathologies mentales du travail surcharge (burn out, karoshi), troubles musculosquelettiques, harcèlement et suicides coûtent 3 à 6 % du PIB selon les pays.
Christophe Dejours stress au travail / 1er partie
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CHRISTOPHE DEJOURS AJOUTE qu’il a fallu énormément de temps pour identifier ce qui est en cause dans l’organisation du travail. C’est un problème scientifique et clinique très difficile et ce n’est qu’en 2003 que la 1ère publication a lieu. Ce qui est nouveau dans l’organisation du travail se sont deux choses dramatiques : l’évaluation individualisée des performances et les contraintes de qualité totale. Il précise que s’il est pour les travaux de recherche sur l’évaluation. Il est hostile aux méthodes d’évaluation introduites dans l’entreprise – et qui se généralisent pratiquement partout – car elles ont plusieurs défauts. Ces méthodes sont fondées sur la prétention à faire des mesures quantitatives et objectives du travail réalisé : faire du mesurage du travail. Or les bases scientifiques de ces méthodes sont fausses. Ceci est aujourd’hui incontestable.
On notera donc que l’essentiel du travail ne peut pas se décrire. L’essentiel du travail est de nature subjective. Quand vous travaillez vous faites l’expérience que ça ne marche pas, ça échoue sur l’obstacle de la résistance du monde à la maîtrise technique sinon on n’aurait pas besoin de vous. On automatiserait tout. On ne peut pas tout automatiser parce que le monde résiste à la maîtrise de la technique, à la technologie, au savoir-faire même de l’homme le plus habile ou de la femme la plus subtile. C’est pour ça qu’on a besoin du travail vivant, de gens qui font face à l’imprévu, l’imprévisible. Si on s’en tient au mode d’emploi, la centrale nucléaire, elle ne fonctionne pas. Et pourtant, les gens arrivent à la faire fonctionner. Travailler c’est échouer. Travailler c’est chercher et endurer. C’est se tromper encore et encore avant de trouver et donc la solution est rejeton de l’échec. Vous n’avez jamais vu un mal de dents passer, l’amour ne se voit pas, la haine non plus… Le subjectif n’appartient pas au visible donc ne se mesure pas. L’évaluation individuelle des performances nuit à la coopération, c’est-à-dire au travail collectif ; elle crée la concurrence généralisée et conduit de la simple concurrence à la concurrence déloyale. Elle effondre les solidarités et fait apparaître la solitude. Nous sommes nombreux mais seuls. Et on souffre. Et qui sont les plus touchés ? Ce sont ceux qui y ont cru, qui se sont beaucoup investis et qui étaient souvent proches de la direction à des postes d’encadrement intermédiaires.
On notera aussi que la qualité totale est un contresens théorique, c’est un truc bidon dit Christophe Dejours. La qualité totale ça n’existe pas, au mieux la qualité totale est un « idéal » mais si vous faites passer l’idéal pour la vérité et que c’est la condition pour obtenir une certification ISO quelque chose vous êtes obligé de frauder. Donc, le système est un pousse à la fraude et en plus on ment ; ce qui pose un problème moral. On remplit des papiers, beaucoup de papiers et au nom de la qualité totale on consigne le mensonge par écrit ! Nous avons oublié que les personnes sont plus intelligentes qu’elles ne le savent elles-mêmes. Le plus subtil du métier les gens LE savent mais ils ne savent pas LE dire. Il faut savoir écouter ce que disent les travailleurs car c’est la possibilité par la parole de métamorphoser une expérience en savoirs symbolisés. Et c’est là tout l’enjeu, saisir cette subjectivité, lui donner du corps, de la chair pour recréer du collectif et de nouvelles formes d’évaluation collectives pour le bien-être des femmes et des hommes au travail.
Christophe Dejours stress au travail /2em partie
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Notes
1. Tous ceux, est une commodité de langage pour éviter d’alourdir le texte. Il faut comprendre toutes les femmes et tous les hommes sachant que de plus en plus de femmes font le choix de travailler dans les domaines Qualité/Sécurité/Environnement.
2. Christophe Dejours est un éminent spécialiste de la psychopathologie et de la psychodynamique du travail. Médecin-psychiatre et professeur, il enseigne au Conservatoire National des Arts et Métiers. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Travail usure mentale, Souffrance en France, Le facteur humain…
3. Intervention faite lors des Rendez-vous d’automne de l'Association Nationale des Médiateurs sur le thème Médiation et recherche : Comment la médiation peut se développer avec l’aide de la recherche.
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Commentaires
Bonjour !
Article très intéressant. Dans la même veine, selon un angle d'actualité, je recommande l'article "travailler plus, et après", à ladresse :
http://www.idee-envoyee.com/article...
idee-envoyee, merci de ce détour par cet arbre à palabres et merci aussi pour la recommandation de lecture : "Travailler plus, et après" qui mérite un démontage complet tant l'échafaudage est grossier.
@ + Pierre-Antoine