L’emploi des « jeunes » miroir de nos inégalités sociales
Par Pierre-Antoine GARCIA le mardi 30 mars 2010, 00:19 - Culture - Lien permanent
Le Débat du mois est à la une sur la plateforme. Plusieurs blogs ont déjà publié des billets pointus, fouillés, personnels aux angles de traitement très variés. À son tour, ACQUALIN verse sa contribution au débat sur Les jeunes diplômés.
SI L’ON EN CROIT LES GAZETTES, les experts et autres observateurs de la chose économique, les « jeunes diplômés » sont victimes de la crise économique. Il est de plus en plus difficile pour eux de trouver un emploi, d’entrer dans la vie active et de devenir autonome. D’accord, mais cette affirmation « les jeunes diplômés ont plus de difficulté… » mérite qu’on y regarde de plus près.
Trois idées reçues sur les « Jeunes diplômés » et l’emploi
Et si on y regarde de plus près, de mon point de vue, on peut se dire que cette affirmation fait la part belle à au moins trois idées reçues. Ainsi, quand on parle des « jeunes diplômés », on fait une généralité et une généralité est loin d’éclairer le débat et de donner une photographie d’ensemble. Alors, qu’est-ce qu’un « jeune diplômé » ? Est-ce quelqu’un qui vient d’obtenir un diplôme à un instant t quel que soit son âge ? Ou est-ce un jeune au sens de l’observation statistique ? C’est-à-dire situé dans la tranche d’âge des 15-25 ans. Si tel est le cas, allons plus loin.
« Les jeunes diplômés », sont une génération sacrifiée (sous-entendu les vieux, quadras, quinquas… s’accrochent à leur place) dit-on aussi. Pourtant, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans sa dernière étude, Des emplois pour les jeunes : France 2009, note « La machine scolaire française fabrique ainsi, à côté d'une majorité de jeunes "performants", des "débutants en mal d'insertion" et des "laissés pour compte" ». Et tous les autres jeunes et moins jeunes (les trentenaires par exemple), ils comptent pour du beurre ?! Sont-ils déjà à ranger au rang des outsiders, des en-dehors de l’emploi et du travail ?
L’emploi et le travail. Parlons-en justement. On les confond allègrement en prenant l’un pour l’autre alors qu’ils renvoient à des réalités très différentes. Et qui se soucie d’expliquer aux « jeunes diplômés » et à tous les autres salariés d’ailleurs, ce qu’est l’emploi et ce qu’est le travail ? Ce qui faciliterait beaucoup la vie des uns et des autres.
Un contexte où les « jeunes diplômés » paient les pots cassés des inégalités sociales
C’est vrai, aujourd’hui, pour trouver un emploi les « jeunes diplômés » vivent une réalité très crue. Ils sortent de l'école et se retrouvent à la queue de la file d'attente de l'emploi. Dans la recherche d’emploi, la durée d’attente s’allonge. Les allers et les retours entre la formation, l’emploi et le chômage sont plus nombreux. Même si, plus le niveau d’étude est élevé, plus le temps d’attente est court.
Les « jeunes diplômés » paient les pots cassés de nos inégalités sociales dues au fonctionnement d'une société et d'un système économique qui fabriquent de l'exclusion. Ainsi, l’Union européenne considère que, dans le monde de l’emploi, on est senior (autrement dit, vieux) dès l’âge de 45 ans. Quand autour de soi, on écoute les conversations de ceux et de celles qui bossent. Un choix stratégique des entreprises se dessine : tourner avec les effectifs les plus réduits. Et plus les effectifs des entreprises "s'allègent" plus ceux qui restent en place voient leur somme de travail s'alourdir avec comme conséquence le mal-être au travail. Quant aux services publics, ils suivent la même trajectoire. Alors même que dans la vie de la cité le besoin de présence et de relations humaines est criant pour lutter contre la plus grande des insécurités, l’insécurité sociale.
Et voilà comment les « jeunes diplômés » à la recherche d’un premier emploi se retrouvent logés à la même enseigne que les seniors. Faire jouer son réseau personnel ; coup de pouce de la famille, des amis, des relations, etc. Faire des concessions sur le salaire, changer de métier… Passer par la case précarité ; stage, CDD, intérim.
Pierre Bourdieu pour mieux réfléchir
Cette question sur les « jeunes diplômés » et l’emploi mérite une prise de distance pour mieux comprendre ce qui en réalité travaille la société en profondeur. C’est pourquoi, La « jeunesse » n’est qu’un mot, un entretien de Pierre Bourdieu avec Anne-Marie Métailié (1) peut nous aider à y voir plus clair. Voici quatre courts extraits qui retracent la pensée du sociologue.
Le problème des jeunes ? « Le réflexe professionnel du sociologue est de rappeler que les divisions entre les âges sont arbitraires. » Et que « (…) dans la division logique entre les jeunes et les vieux, il est question de pouvoir, de division (au sens de partage) des pouvoirs. Les classifications par âge (mais aussi par sexe ou, bien sûr, par classe...) reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place. »
Les jeunes, les vieux, les adultes ? « Quand je dis jeunes/vieux, je prends la relation dans sa forme la plus vide. On est toujours le vieux ou le jeune de quelqu'un. » « (…) La jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données mais sont construites socialement (…) ». « Les rapports entre l'âge social et l'âge biologique sont très complexes.»
« Si l'on comparait les jeunes des différentes fractions de la classe dominante, par exemple tous les élèves qui entrent à l'École Normale, l'ENA, l'X, etc., la même année, on verrait que ces « jeunes gens » ont d'autant plus les attributs de l'adulte, du vieux, du noble, du notable, etc., qu'ils sont plus proches du pôle du pouvoir. »
La transformation du système scolaire ? « (…) L'école est la manipulation des aspirations. L'école, on l'oublie toujours, (…) c'est aussi une institution qui décerne des titres, c'est-à-dire des droits, et confère du même coup des aspirations. L'ancien système scolaire produisait moins de brouillage que le système actuel avec ses filières compliquées, qui font que les gens ont des aspirations mal ajustées à leurs chances réelles. »
« Du même coup, il y a dévalorisation par simple effet d'inflation et aussi du fait du changement de la « qualité sociale » des détenteurs de titres. Les effets d'inflation scolaire sont plus compliqués qu'on ne le dit communément : du fait qu'un titre vaut toujours ce que valent ses porteurs, un titre qui devient plus fréquent est par là même dévalué, mais il perd encore de sa valeur parce qu'il devient accessible à des gens « sans valeur sociale » ».
Les conflits de générations ? « Les jeunes ont des intérêts collectifs de génération, parce que, (…) le simple fait qu'ils ont eu affaire à des états différents du système scolaire fait qu'ils obtiendront toujours moins de leurs titres que n'en aurait obtenu la génération précédente. Il y a une déqualification structurale de la génération. »
« (…) Même dans la bourgeoisie le délai de succession s'allonge (…), l'âge auquel on transmet le patrimoine ou les postes devient de plus en plus tardif et les juniors de la classe dominante doivent ronger leur frein. Ceci n'est sans doute pas étranger à la contestation qui s'observe dans les professions libérales (architectes, avocats, médecins, etc.), dans l'enseignement, etc. »
« Ces conflits sont évités aussi longtemps que les vieux parviennent à régler le tempo de l'ascension des plus jeunes (…), les ambitieux qui « brûlent les étapes », qui se « poussent » (en fait, la plupart du temps, ils n'ont pas besoin de freiner parce que les « jeunes » — qui peuvent avoir cinquante ans — ont intériorisé les limites, les âges modaux, c'est-à-dire l'âge auquel on peut « raisonnablement prétendre » à une position, et n'ont même pas l'idée de la revendiquer avant l'heure, avant que « leur heure ne soit venue »). Lorsque le « sens des limites » se perd, on voit apparaître des conflits à propos des limites d'âge, des limites entre les âges, qui ont pour enjeu la transmission du pouvoir et des privilèges entre les générations. »
Les jeunes et les vieux, même combat
L’emploi des « jeunes » est le miroir de nos inégalités sociales qui fracassent le vivre ensemble avec la collaboration d'une majorité d'entre-nous. À l’heure où on nous propose des caméras de « vidéovigilance » pour tisser du lien social. Il est temps de reconstruire du collectif et du coopératif source de richesse humaine, culturelle et sociale.
Dans la vie de la cité comme dans l’entreprise les jeunes et les vieux ont besoin les uns des autres. Les jeunes pour s’enrichir de l’expérience et du savoir des vieux et les vieux pour rester vivants au contact des jeunes qui les poussent aux fesses pour qu’ils transmettent cette expérience et ce savoir.
Car plus tard, à leur tour, les jeunes devenus vieux…
1. Entretien, paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des Âges, 1978, pp. 520-530. Repris in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 1984. Édition 1992 pp.143-154.
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Commentaires
Merci Pierre-Antoine pour cette très intéressante contribution
Et pourtant, Flavien, depuis notre rencontre à Rouen où tu m'as mis la pression à propos du débat du mois, j'ai pas mal gambergé. Syndrome de la page blanche.
Mais je l'ai fait.
@ + Pierre-Antoine
@Pierre-Antoine : oui parfois c'est plus difficile de trouver l'inspiration qu'à d'autres moments. Comme je te le disais précédemment, il ne faut pas se forcer dans ces cas là ! L'envie est importante. Pour la pression, j'espère ne pas t'en avoir trop mis quand même, tu sais bien qu'il n'y a jamais d'obligation
Flavien, quand je dis que "tu m'as mis la pression", c'était une façon de te taquiner. Ceci dit, tu as raison, quand c'est pas l'heure... On attend. Car ça indique juste que le sujet demande encore à murir.
@ + Pierre-Antoine