L’énigme de la soumission
Par Pierre-Antoine GARCIA le samedi 6 mars 2010, 23:52 - Culture - Lien permanent
SCIENCES HUMAINES
Dans le magazine mensuel éponyme, ce mois-ci, un dossier nous propose une exploration vertigineuse de la soumission. Une plongée spéléologique qui soulève une foule de questions sur la servitude volontaire et la soumission à l’autorité.
Jusqu’où sommes-nous soumis ? Comment monsieur tout-le-monde peut accepter de torturer un inconnu pour les besoins d’un jeu télévisé ? Pourquoi refuser de se soumettre ? Serions-nous tous prisonniers d’une relation dominant-dominé quelle que soit la forme de soumission ? Sur les traces de Stanley Milgram, une série documentaire en 2 parties, JUSQU’OÙ VA LA TÉLÉ ?, explore la soumission à l’autorité pour voir que l’on peut faire faire n’importe quoi à n’importe qui. C’est atterrant. Une personne quelconque peut se muer en bourreau ordinaire en acceptant de torturer à la demande. Pour le professeur Jean-Léon Beauvois « on est beaucoup plus facilement soumis en 2010 que dans les années 1960 », le pouvoir de la science serait passé du côté de la télévision bousculant les valeurs mêmes de la démocratie. Citoyens du 21ème siècle aux multiples casquettes. Consommateurs. Spectateurs. Salariés. Serions-nous tous devenus des victimes parce que nous le voulons bien de notre propre asservissement ? Pour SCIENCES HUMAINES, « il est grand temps de reprendre le grand problème posé par Étienne de La Boétie dans son discours sur la servitude volontaire et de s’interroger sur l’énigme de la soumission. »
TOUS SOUMIS ? Dans ce premier article, Achille Weinberg signale que « les situations extrêmes révèlent ce qui, dans la vie ordinaire pourrait passer inaperçu. » Exemple. Jaycee Dugard, une jeune californienne de 11 ans qui est enlevée et séquestrée durant 18 ans sans chercher à s’enfuir (1). Mais au-delà de la peur et de la menace, c’est la force du pouvoir qui réussit à rendre ses victimes consentantes. Et, nous dit l’auteur, face au mystère de la soumission LA référence est le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie (1530-1563). Comme Machiavel, il cherche à dévoiler les sources du pouvoir mais du point de vue du peuple. La Boétie évoque plusieurs raisons : la coutume et les habitudes vues comme condition « naturelle » du cours des choses, l’admiration pour le chef, pour ses insignes de pouvoir, la résignation et la passivité, le maître sait diviser pour régner, la soumission à la loi du prince qui procure des avantages.
Plus tard, cette question de pouvoir se décline à la servilité des masses où les foules se soumettent aux dieux, aux idoles, aux groupes parce qu’elles partagent un amour commun du chef, ou un idéal. Bref, la psychologie de la soumission est donc une psychologie de l’amour. Au milieu du XXème siècle, le thème de la soumission volontaire rebondit et on admet la possibilité d’une « banalité du mal » confirmée par l’expérience du psychosociologue Stanley Milgram. Aujourd’hui, à l’heure du « déclin de l’autorité », se profile une soumission plus pernicieuse qui prend le visage du choix libre et conscient. Tel celui de certaines jeunes femmes « libérées » se conformant à un modèle physique et à des normes auxquelles personne ne les contraint mais qui semblent s’imposer à toutes. « Taille 38, le voile ordinaire des femmes occidentales », dira à ce propos la sociologue Fatema Mernissi. Et, dans des sociétés moins gouvernées par la loi et l’autorité que par la norme et le consentement, le gouvernement de soi est une tentative de piloter sa vie, conclut Achille Weinberg.
Les bourreaux ordinaires. Ici, Jean-François Marmion retrace l’expérience de Stanley Milgram. Il y a cinquante ans, l’expérience la plus célèbre de toute l’histoire de la psychologie a révélé qu’une personne ordinaire peut accepter de supplicier un innocent. C’est une question de contexte. Alors qu’ils savaient qu’une décharge de 450 volts était très dangereuse car ayant subi eux-mêmes une brève décharge électrique. Des hommes ordinaires, enseignants, recrutés par petites annonces pour une pseudo recherche éducative censée faire le lien entre punition et mémorisation, vont infliger trois fois de suite 450 volts à une personne qui se trompe en essayant d’apprendre une liste de mots. Enseignant et apprenant ne se voient pas mais s’entendent : l’apprenant crie. En cours d’expérience, si l’enseignant hésite la figure du scientifique est là pour lui rappeler la règle du jeu et le respect de la procédure.
Stanley Milgram mènera 19 variantes de cette expérience impliquant plus d’un millier de participants, dont des femmes. Résultat : 70 % des personnes infligent des décharges « mortelles » si une autre l’a fait avant elles. Cependant, pour S. Milgram, l’homme n’est pas un monstre latent, c’est un contexte d’engrenage qui créé le larron pourvu qu’une autorité légitime donne son accord et en prenne la responsabilité. Mais s’il y a hésitation ou contradiction les sujets renâclent. Ainsi, la soumission à l’autorité transforme en râleur voire en paniqueur qui fait malgré tout le sale boulot. S. Milgram qualifie d’état agentique cette résignation à n’être plus qu’un instrument.
L’expérience a été répliquée depuis 50 ans et même en 2006 par la BBC, soulevant moult débats dont l’abus de confiance des sujets abusés se découvrant capables de cruauté apparente. En conclusion, Jean-François Marmion rappelle deux limites soulignées par S. Milgram. Tout individu lambda n’est pas un bourreau en puissance et difficile de savoir si une expérience de laboratoire est transposable à la complexité des circonstances et des cas de conscience du monde réel.
Torturez vous êtes filmés ! Troisième volet du dossier. Où Jean-François Marmion nous entraîne dans les coulisses d’un pseudo nouveau jeu « La zone Xtrême ». Un projet aussi audacieux que démesuré des journalistes Michel Eltchaminoff et Christophe Nick, ils imaginent une fausse émission inspirée de l’expérience de Stanley Migram. Face à l’escalade de la violence gratuite de certaines émissions de télé, les deux journalistes veulent savoir si un homme ordinaire peut se transformer en assassin devant une caméra pour les besoins d’un jeu.
Ainsi, 80 volontaires, encouragés par l’animatrice Tania Young qui les décharge de toute responsabilité, vont à tour de rôle électrocuter un inconnu invisible mais audible, à chaque erreur faite lors d’un test de mémoire verbale. La victime est un comédien mais le tortionnaire ignore que les plaintes sont enregistrées. Les scientifiques, dont le psychosociologue Jean-Léon Beauvois, garants de la validité scientifique de l’expérience, vont être stupéfaits. Tiraillés entre l’obéissance et les valeurs morales, 82 % des candidats du jeu télévisé iront jusqu’à administrer la décharge maximale. Si certains se rebiffent, pour l’écrasante majorité, la docilité prime. Quelles que soient les circonstances du déroulement du jeu, ils envoient des décharges toujours plus redoutables. Pour le spectateur c’est aussi un électrochoc. Le dispositif d’une émission télé, déniant la responsabilité des participants est si puissant qu’il peut engendrer la barbarie très facilement même si les bourreaux n’ont rien à gagner.
Pour Michel Eltchaminoff et Christophe Nick, nous serions devenus globalement plus dociles, en grande partie à cause de la télé. Aujourd’hui, elle serait perçue comme une représentation de l’autorité. Pourtant, il semblerait que ceux qui résistent à la pression du jeu soient plus socialement engagés et les gens de gauche plus rebelles. Au-delà, une question se pose : pourquoi le public plébiscite-t-il les programmes de la télé poubelle ? Alors qu’il peut zapper. Peut être à cause de la soumission volontaire de la télé à « la dictature de l’audimat »…
Les salariés sont-ils des victimes consentantes ? L’auteur de l’article, Jean-François Dortier, ose cette question très dérangeante et se demande quel crédit accorder à cette théorie ? Pour, certains chercheurs (2) un management fondé sur l’autonomie, la responsabilité et l’épanouissement au travail, aurait réussi cet exploit : faire des salariés les victimes consentantes de leur propre exploitation. Une forme de « barbarie douce » serait à l’œuvre et d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur le consentement des salariés. Dans ce contexte, commandement et hiérarchie deviennent inutiles et les salariés victimes consentantes d’une « nouvelle servitude » au nom des valeurs d’autonomie, d’individualisme et d’épanouissement.
Pour Jean-Pierre Le Goff, l’idéologie managériale véhicule un modèle de cadre héroïque : infatigable bosseur, il affronte toutes les difficultés, surmonte toutes les épreuves en perpétuel gagnant. Ce modèle, auquel le salarié s’identifie dans la recherche de son propre moi à travers l’image idéalisée que lui renvoient l’entreprise, la société, la politique et la vie privée, est au final une forme d’aliénation et de « servitude volontaire ». Et aujourd’hui, la forme suprême de l’autoasservissement s’incarne même dans la mode du coaching personnel.
Mais Jean-François Dortier nous dit que « la théorie de la servitude volontaire est fondée exclusivement sur l’analyse du discours managérial et non sur ce que disent ou pensent les salariés eux-mêmes. » Ainsi, les cadres sont loin d’être aussi crédules qu’on le dit vis-à-vis du discours de la direction. Il y a même des cadres rebelles. Et si on travaille d’abord par nécessité et pour gagner sa vie ce qui repose sur un lien de subordination, la soumission est donc en partie contrainte. Pourtant chacun cherche à donner un sens à son travail en liant aspirations personnelles et centres d’intérêt, car de nos jours plus personne ne veut perdre sa vie à la gagner. Ce qui contraint aussi les salariés, impliqués, responsables et autonomes dans leur travail, c’est la très forte pression sur l’exigence de résultats en termes de temps et de budget. En conclusion, pour Jean-François Dortier, la théorie de la soumission volontaire est en contradiction avec les enquêtes sur l’implication au travail. Les salariés ont une attitude ambivalente avec leur travail, où il y a du désenchantement, des formes de résistance et même de repli.
Dominant/dominé. Anatomie d’une relation. Ici, à l’aide de l’observation de la vie des poules, Achille Weinberg décrit une relation presque aussi vieille que le monde. Des tyrans et des soumis, il en existe dans tout le monde des vivants. Mais chez les humains, la hiérarchie ne recoupe pas les relations personnelles de pouvoir. Dans la basse-cour, reflet d’une société féodale en miniature, s’établit un dispositif hiérarchique, le « pick order » où, en haut de la pyramide se trouve le coq alpha, arrogant et fier de lui. Il règne sur les poules où s’est organisée une relation dominant/dominé issue de confrontations entre elles. Les relations dominant/dominé sont propres à toutes les espèces animales qui vivent en société. C’est le cas aussi chez les humains. A propos de la psychologie de la soumission, Achille Weinberg relate les travaux d’Hubert Montagner (3) menés sur de petits groupes d’enfants de 9 mois à 3 ans en garderie.
Grâce à une observation éthologique, il repère six profils caractéristiques : leaders, dominants agressifs, dominés agressifs, dominés craintifs, dominés et isolés. Sur le plan psychologique, une fois établie la relation dominant/dominé est marquée par des signes de reconnaissance. Celle-ci s’exprime dans le langage du corps, « hautain » (tête et corps relevés) pour le dominant ; posture de repli pour le dominé : tête basse, yeux baissés, attitude parfois rampante. L’auteur ajoute : « Peu sûr de lui et inquiet, le dominé éprouve aussi un fort sentiment de culpabilité. Il a tendance à s’attribuer des fautes et des faiblesses » qui sont utilisées contre lui par le dominant pour mieux assoir sa domination. Mais la soumission peut aussi avoir des avantages, en se plaçant sous la coupe d’un protecteur, elle procure un sentiment de sécurité. La soumission est parfois liée à l’« amour du chef », elle met en jeu tout un éventail de sentiments mariant amour, peur, et renvoyant à des pulsions profondes et obscures.
Pourtant il faut se garder de généraliser. La relation dominant/dominé peut changer au fil du temps ou selon les circonstances. Il existe des « mâles dominants » au boulot ou dans la vie publique qui dans le privé, à la maison sont sous la coupe de leur maîtresses femmes. De plus, comportement et position sociale sont deux choses différentes. Au bureau, à l’atelier un employé peut s’affirmer dominant face à son chef de service. In fine, si la relation dominant/dominé est une donnée assez permanente des relations humaines, elle ne suffit pas à expliquer la hiérarchie sociale. Voilà, entre autre ce qui nous différencie des poules.
Quatre formes de soumission. L’article qui boucle le dossier nous fournit une photographie de la soumission. Sous la plume d’Emmanuel Lemieux, il est question des courtisans et de l’art de la servilité ou se dessine une véritable ethnographie du lèche-bottes et d’un microcosme régi par l’étiquette. Jean-François Marmion, nous décrit la stratégie d’Ulysse dans l’Odyssée pour résister aux sirènes : c’est la pire soumission à soi-même. Il revient aussi sur le syndrome de Stockholm : aimer qui nous soumet. Quant à Achille Weinberg, il évoque le masochisme et le plaisir d’être dominé. Où comment résoudre l’énigme qui associe plaisir et douleur, soumission et satisfaction sexuelle ?
L’ensemble de ce dossier, L’énigme de la soumission, est enrichi de trois encarts : La banalité du mal, constat trop banal ? ; Pourquoi refuser de se soumettre ? ; Enfants leaders, dominés, solitaires…
Dans ce dossier, on trouve aussi une rencontre avec Jean-Léon Beauvois titrée : « On est beaucoup plus facilement soumis aujourd’hui ».
1. On la retrouve à quelques kilomètres de son lieu d’enlèvement. La femme du ravisseur, Philip Garrido, a participé à l’enlèvement et la séquestration.
2. Comme Michela Marzano, Extension du domaine de la manipulation, éditions Grasset, 2008.
3. Les enfants sont filmés pendant de longues séances où les chercheurs repèrent systématiquement leurs comportements durant les jeux : fréquence des interactions (sollicitations, menaces, offrandes, agressions, isolement).
Voir aussi
Le jeu de la mort : que la force soit avec vous !
