Polémique autour d'un nouveau suicide à France Télécom
Par Pierre-Antoine GARCIA le mercredi 17 février 2010, 22:57 - QSE - Lien permanent
Sa reconnaissance comme accident du travail est réclamée par les syndicats du centre d'Annecy.
Où l'on voit que l'Orange a encore un goût amer. Et qu'il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour la prise en compte de la santé mentale au travail et la prévention des risques psychosociaux. Et ce, même si l'entreprise dispose de tous les moyens pour le faire et communique sur l'air de "plus loin ensemble".
A ANNECY, les salariés de France Télécom exigent la reconnaissance immédiate du suicide d'un de leurs collègues en accident de service (l'équivalent d'un accident du travail pour les fonctionnaires).
Le 28 septembre 2009, Jean-Paul Rouanet a mis fin à ses jours en se jetant d'un viaduc. C'était un lundi matin, à 8 h 45, un quart d'heure avant le début de sa journée de travail au centre d'appels "10-16" d'Annecy. Il avait 51 ans, était marié et père de deux enfants. Après 31 ans dans le groupe, dont une dizaine au suivi des ventes pour les clients- entreprises, il avait dû accepter un poste de téléopérateur au printemps 2009, pour pouvoir rester sur Annecy.
Jean-Paul Portello, délégué syndical SUD de France Télécom à Annecy, assure que jeudi 11 février, à l'issue d'une réunion extraordinaire du CHSCT (Comité d'hygiène et de sécurité), consacrée à la restitution du rapport du cabinet Secafi sur le suicide de
M. Rouanet, la direction régionale Rhône Alpes de l'opérateur a refusé de qualifier ce geste en accident de service.
"Ils auraient voulu mettre le feu qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement ! Ici c'est super chaud, les gens sont écœurés. La direction souille la mémoire de leur collègue", s'alarme M. Portello.
Car le rapport du cabinet Secafi, dont Le Monde a eu connaissance, établit un lien entre le suicide de M. Rouanet et son travail. Ce dernier avait reçu "une formation en trois mois et sans réel accompagnement en amont" au 10-16. "Il s'est retrouvé fortement livré à lui-même. (...) Il a ainsi été fortement exposé aux risques psychosociaux lors de ces premières semaines."
Début septembre 2009, les alertes se multiplient : arrêt-maladie, quatre rendez-vous chez son médecin, demande d'entretien avec son manager et avec le médecin du travail. "Mais plusieurs facteurs ont induit une défaillance dans le traitement de la situation", peut-on lire dans le rapport qui cite aussi des extraits de la lettre que
M. Rouanet a laissée dans sa voiture. Il y parle d'"obsession du boulot", de "pression quasi continuelle", de "peur de ne pas y arriver".
Quelques heures après le suicide de M. Rouanet, Didier Lombard, alors PDG, avait fait le déplacement à Annecy. C'est là qu'il avait déclaré la fin des mobilités forcées chez l'opérateur. "Comment voulez-vous qu'on les croie maintenant, y compris le nouveau patron (Stéphane Richard)", s'exclame
M. Portello.
Vendredi 12, au siège parisien de l'opérateur, la direction assurait qu'elle n'a "en aucun cas formulé de refus catégorique" à une qualification en accident de service. Elle a "bien entendu examiné avec la plus grande attention le rapport du cabinet Secafi", mais "a souhaité attendre la position de Jean-Marc Boulanger, l'inspecteur général des affaires sociales". Celui-ci avait été mandaté à l'automne pour donner son avis sur les suicides de salariés chez l'opérateur. Il doit rendre ses conclusions à Xavier Darcos, ministre du travail, le 8 mars. Depuis début 2010, cinq nouveaux salariés de l'opérateur se sont suicidés.
Cécile Ducourtieux
Article paru dans Le Monde
Édition papier n° 20237
Mardi 16 février 2010
Sauf le commentaire en gras du chapeau de l'article qui est l'œuvre d'ACQUALIN.

Commentaires
Nul ne doit ignorer la détresse de ceux qui vont jusqu’à se supprimer, pas davantage d’ailleurs que l’épreuve que cela représente pour leurs familles, mais l’instrumentalisation de ces drames, avant tout humains, est plus qu’indécente. Si bien des progrès sociaux restent faire, ceux qui s’en emparent pour en faire des arguments de leur lutte feraient bien d’y réfléchir. Ceux qu’ils bernent, autant qu’ils abusent la mémoire des victimes, que ce soit pour attiser une haine de classe dépassée ou satisfaire la curiosité d’une audience jamais repue, connaîtront un jour une vérité qui ne fait injure à personne en démontrant que les suicides ne sont pas plus nombreux parmi les salariés de France Télécom qu’ailleurs. Il s’agit hélas d’un phénomène qui touche l’ensemble de la société, sans distinction d’employeurs ni de conditions de travail. Des chiffres existent et ceux qui désirent sincèrement donner son sens réel au drame peuvent facilement en prendre connaissance, dans de nombreuses études, notamment sur le Net. Ils pourront ainsi ramener à de justes proportions une situation dont rien ne peut justifier qu’elle donne lieu à des interprétations hâtives et indignes.
Bustier, j'apprécie beaucoup votre sens du contrepied mais vous auriez gagné à être plus élégant. Et si vous voyez dans le commentaire de cet article du Monde que "l’instrumentalisation de ces drames, avant tout humains, est plus qu’indécente. Ceux qu’ils bernent, autant qu’ils abusent la mémoire des victimes, que ce soit pour attiser une haine de classe dépassée ou satisfaire la curiosité d’une audience jamais repue (...)", c'est vous qui les y mettez. C'est votre droit et c'est votre responsabilité. Je vous les laisse.
En ce qui concerne les suicides et les études dans ce domaine... Le Net était encore dans les limbes cybernétiques qu'Émile Durkheim en traitait déjà (1). Comme plus tard, Maurice Halbwachs un de ses héritiers ; ou alors tout juste à ses balbutiements quand Christophe Dejours travaillait sur la psychodynamique du travail et la souffrance y afférent (3).
Extraits pour éclairer les lanternes.
Émile Durkheim. "La cause productrice du phénomène échappe nécessairement à qui n’observe que des individus ; car elle est en dehors des individus. Pour la découvrir, il faut s’élever au-dessus des suicides particuliers et apercevoir ce qui fait leur unité. (…) En effet, si, au lieu de n’y voir que des événements particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés chacun à part, on considère l’ensemble des suicides commis dans une société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le total ainsi obtenu n’est pas une simple somme unités indépendantes, un tout de collection, mais qu’il constitue par lui-même un fait nouveau et sui generis, qui a son unité et son individualité, sa nature propre par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale." (pages 366 à 367 et page 8).
Cette nature "éminemment sociale" que Durkheim résume ainsi : "Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude définie pour le suicide", ou mieux dit "Chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires." (pages 10 et 14).
Par "société" il faut comprendre, au même titre que la religion, la famille ou la patrie, les groupes professionnels et corporations, pris comme une "association de tous les travailleurs du même ordre". Bref, c'est l’entreprise d'aujourd'hui. Émile Durkheim y voyait un milieu social apte, à condition d’être positivement organisé, à produire une "densité morale", bâtie surtout sur la solidarité, et capable réduire les tendances poussant au suicide.
"Ce que prouve ce nombre exceptionnellement élevé de morts volontaires, c’est l’état de perturbation profonde dont souffrent les sociétés civilisées et il en atteste la gravité. On peut même dire qu’il en donne la mesure." (page 450).
Pour Christophe Dejours, voir ce qu'il disait le 14 août 2009 dans un entretien au quotidien Le Monde, par ici :
(http://colblog.blog.lemonde.fr/2009...)
1. Émile Durkheim, Le suicide, Éditions Presses Universitaires de France, (1897) 1930.
2. Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, Éditions Alcan, 1930.
3. Christophe Dejours, Travail usure mentale, Nouvelle édition argumentée (1ère 1980), Éditions Bayard, 2000.
@ + Pierre-Antoine
On leur demande aujourd’hui de se métamorphoser en leaders frais émoulus de HEC sachant magner toutes les techniques de la communication, de la conduite de projet, de la gestion des conflits, et d’accommoder le tout dans une langue « étrangère » mixant le franglais et les termes elliptiques issus des nouvelles technologies.
Ainsi la déroute massive de cette mutation chez les cadres de proximité, pousse mêmes certains déboussolés à adopter des comportements de harceleurs et pour la majorité, la mission est impossible. Alors la désagrégation devient inexorable et touche maintenant l’ensemble des services de la base au sommet dans l’indifférence générale et la cécité coupable des décideurs publics.
"Le rapport de Technologia pointe la persistance du malaise social chez France Télécom" (http://www.lesechos.fr/info/hightec...). L'article de Guillaume de Calignon dans le quotidien économique Les Échos du 8 mars courant est assez éloquent sur ce sujet. Comme le résume le chapeau :
" Le cabinet mandaté par la direction de l'opérateur pour étudier les moyens de sortir de la crise sociale rend son rapport ce matin, ainsi que 107 préconisations. Il estime qu'il faut « réformer profondément la fonction ressources humaines et revoir le système de management ». "
Formulons un vœux : que les 107 préconisations soient mises en œuvre pour le bien-être au travail des salarié(e)s d'Orange.
@ + Pierre-Antoine
Démissionner, quand vous avez tout investi, tout donné, pas si simple, ça signifie avant tout que l'on a échoué.
On vous en demande de plus en plus, vous travaillez sans filets, d'enfreindre des réglements, pas d'horaires, vous terminez à 3 h du matin, revenez à 9h10 et on vous signale que vous êtes en retard : plus de vie privée....
On vous charge d'un dossier compliqué (challenge !), vous vous impliquez à 300 %, vous rendez vos conclusions, personne ne prend la peine de les lire.
travail, lors de ma participation aux débats, forums, tables rondes de la Semaine de la qualité de vie au travail (22, 23, 24 juin 2010), dans l'assistance, plusieurs personnes ont interpellé les organisateurs, entre autre l'ARACT (Agence Régionale des Conditions de Travail) sur ce que vous évoquez. Et qui contribue à générer des risques psychosociaux. Et qui relève à la fois de l'organisation et des conditions de travail dans l'entreprise.
@ + Pierre-Antoine