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Adapter des œuvres littéraires au cinéma est un défi. Rares sont celles qui sont réussies et qui méritent qu’on les qualifie d’œuvre. La Route, le film, en est. C’est du très bon cinéma. Deux heures durant on est happé par le récit de ce road movie crépusculaire même s’il lui est difficile de restituer toute la force, la puissance, la violence d’évocation de l’écriture de Cormac McCarthy. Mais l’esprit du livre est présent de la première à la dernière image. L’histoire est déjà en marche. Tout est là : la fuite, l’inconnu, la tension, la peur, la destination, le chaos du monde, la nuit, le gris, l’obscur, l’errance, la lumière du renouveau, l’enfant comme guide source d’espoir. Du coup, le spectateur moins brutalisé se laisse embarquer pour ce voyage aux confins de l’humanité, dont personne ne sort indemne.

Quelque part sur Terre, après une mystérieuse catastrophe qui a eu lieu des années plus tôt, un homme et son fils fuient l’hiver et marchent sur une route vers le Sud. Asphalte défoncée. Paysages ravagés aux couleurs et odeurs de cendre. Ciels blafards et soleil mort. Villes en ruines, amas de béton, de fer, de verre, devenues tombeaux de cadavres putréfiés en puanteur. Carcasses de voitures, de camions calcinés et éventrés. Bateau échoué d’une croisière sans retour. Vestiges d’une civilisation perdue. Visages humains exsangues. Regards moribonds. Corps crevassés par la crasse et le froid. Le monde peint par John Hillcoat fracasse les murs de la Nature et de la Culture, du Bien et du Mal. Il nous donne à voir le spectacle dantesque et obscène de l’humanité déchue et d’hommes affamés, prédateurs prêts à tout pour survivre. Viol du tabou suprême, manger l’Autre.

Avec empathie, en plans larges ou en plans serrés, la caméra de John Hillcoat suit ses personnages dans leur errance désespérée vers l’océan, elle les porte comme si elle était un bon Samaritain pris de pitié pour des hommes au bord de l’Abîme. Elle les observe. Nous plonge au cœur de leur être. Et sonde leurs pensées les plus intimes et la glaciale solitude de leur âme. L’espoir est mince. L’homme rêve d’une vie d’avant l’apocalypse heureuse, de sa femme… Mais le rêve est une invitation à la langueur et à la chute dans le néant. Et l’immobilité c’est la mort. Tout est dans la marche inexorable de l’homme et de l’enfant sombres et frêles héros en haillons porteurs du feu du dernier fragment d’humanité. C'est l’enfant qui donne au père la force de marcher coûte que coûte sur une route qui leur ménage quelques simples surprises un abri, de la nourriture, des vêtements… Courtes pauses au milieu de l’enfer. Points de suspension à la fuite.

La_Route_4.jpgSur cette route, l’homme, un Viggo Mortensen christique, et l’enfant, Kodi Smit-McPhee jeune acteur sobre et épatant, croisent les derniers survivants d’un monde disparu aux destinées qui creusent le mur du temps délétère. Et où habitent la violence, l’horreur, la cruauté. Et la peur de la fin de l’humanité : « Comment saurait-on qu’on est le dernier homme sur terre ? » « On ne le saurait pas. On le serait. » Dans ce chaos, John Hillcoat livre un road movie passionnant aux couleurs métaphysiques transcendé par la musique puissante de Nick Cave. Et nous interroge sur le sens à donner à la filiation quand il ne reste plus rien pour vivre sauf sa conscience. Que faut-il passer à son enfant ? Croire en soi et seulement en soi. Croire en la Vie et en l’Homme. Répondre à la violence par la violence. Se tuer pour ne pas souffrir d’être mangé. Tuer pour survivre. Une morale sans Dieu parce qu’on ne mangerait personne. Personne. Quoi qu’il arrive. Parce qu’on est des gentils. Et qu’on porte le feu. Cette fable de Noël philosophique, nous conte l’absurdité du monde d’ici et de maintenant où la compétition est vue comme une valeur suprême. Avec une menace de plus en plus insistante qui plane, le retour à la barbarie et à l’état sauvage.

Courez vite voir le film dont vous êtes déjà le héros !