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Par Pierre-Antoine GARCIA le jeudi 17 décembre 2009, 23:17 - Culture - Lien permanent
Dans un précédent billet, j’ai recommandé aux internautes bulleurs d’aller voir La Route le film adapté du roman du même nom de Cormac McCarthy. Comme charité bien ordonnée commence par soi-même, je suis allé voir ce film de fin du monde…. avec mon propre film dans la tête. Vous voulez savoir ce que j’en pense ?

Adapter des œuvres littéraires au cinéma est un défi. Rares sont celles qui sont réussies et qui méritent qu’on les qualifie d’œuvre. La Route, le film, en est. C’est du très bon cinéma. Deux heures durant on est happé par le récit de ce road movie crépusculaire même s’il lui est difficile de restituer toute la force, la puissance, la violence d’évocation de l’écriture de Cormac McCarthy. Mais l’esprit du livre est présent de la première à la dernière image. L’histoire est déjà en marche. Tout est là : la fuite, l’inconnu, la tension, la peur, la destination, le chaos du monde, la nuit, le gris, l’obscur, l’errance, la lumière du renouveau, l’enfant comme guide source d’espoir. Du coup, le spectateur moins brutalisé se laisse embarquer pour ce voyage aux confins de l’humanité, dont personne ne sort indemne.
Quelque part sur Terre, après une mystérieuse catastrophe qui a eu lieu des années plus tôt, un homme et son fils fuient l’hiver et marchent sur une route vers le Sud. Asphalte défoncée. Paysages ravagés aux couleurs et odeurs de cendre. Ciels blafards et soleil mort. Villes en ruines, amas de béton, de fer, de verre, devenues tombeaux de cadavres putréfiés en puanteur. Carcasses de voitures, de camions calcinés et éventrés. Bateau échoué d’une croisière sans retour. Vestiges d’une civilisation perdue. Visages humains exsangues. Regards moribonds. Corps crevassés par la crasse et le froid. Le monde peint par John Hillcoat fracasse les murs de la Nature et de la Culture, du Bien et du Mal. Il nous donne à voir le spectacle dantesque et obscène de l’humanité déchue et d’hommes affamés, prédateurs prêts à tout pour survivre. Viol du tabou suprême, manger l’Autre.
Avec empathie, en plans larges ou en plans serrés, la caméra de John Hillcoat suit ses personnages dans leur errance désespérée vers l’océan, elle les porte comme si elle était un bon Samaritain pris de pitié pour des hommes au bord de l’Abîme. Elle les observe. Nous plonge au cœur de leur être. Et sonde leurs pensées les plus intimes et la glaciale solitude de leur âme. L’espoir est mince. L’homme rêve d’une vie d’avant l’apocalypse heureuse, de sa femme… Mais le rêve est une invitation à la langueur et à la chute dans le néant. Et l’immobilité c’est la mort. Tout est dans la marche inexorable de l’homme et de l’enfant sombres et frêles héros en haillons porteurs du feu du dernier fragment d’humanité. C'est l’enfant qui donne au père la force de marcher coûte que coûte sur une route qui leur ménage quelques simples surprises un abri, de la nourriture, des vêtements… Courtes pauses au milieu de l’enfer. Points de suspension à la fuite.
Sur cette route, l’homme, un Viggo Mortensen christique, et l’enfant, Kodi Smit-McPhee jeune acteur sobre et épatant, croisent les derniers survivants d’un monde disparu aux destinées qui creusent le mur du temps délétère. Et où habitent la violence, l’horreur, la cruauté. Et la peur de la fin de l’humanité : « Comment saurait-on qu’on est le dernier homme sur terre ? » « On ne le saurait pas. On le serait. » Dans ce chaos, John Hillcoat livre un road movie passionnant aux couleurs métaphysiques transcendé par la musique puissante de Nick Cave. Et nous interroge sur le sens à donner à la filiation quand il ne reste plus rien pour vivre sauf sa conscience. Que faut-il passer à son enfant ? Croire en soi et seulement en soi. Croire en la Vie et en l’Homme. Répondre à la violence par la violence. Se tuer pour ne pas souffrir d’être mangé. Tuer pour survivre. Une morale sans Dieu parce qu’on ne mangerait personne. Personne. Quoi qu’il arrive. Parce qu’on est des gentils. Et qu’on porte le feu. Cette fable de Noël philosophique, nous conte l’absurdité du monde d’ici et de maintenant où la compétition est vue comme une valeur suprême. Avec une menace de plus en plus insistante qui plane, le retour à la barbarie et à l’état sauvage.
Courez vite voir le film dont vous êtes déjà le héros !

Commentaires
C'est un genre de film comme le "5ème élément" ? Enfin sur le fond je suppose mais pas sur la forme....
Géraldine, il m'est difficile de donner mon point de vue sur le "5ème élément" car l'œuvre de Luc Besson m'est étrangère. Mais je doute fort qu'il y ait un quelconque rapport avec le film La Route. Tant pour le film que le livre, les critiques ont dit que c'était de la science-et-fiction, de l'anticipation, de l'aventure... Pour moi, le livre de Cormac McCarthy est ancré dans la réalité d'aujourd'hui. C'est en cela qu'il marque profondément. C'est parce qu'il me parle de moi, du monde actuel qui bouge et comment je bouge avec ce monde. Ce questionnement traverse toute son œuvre. Ceux qui le suivent depuis longtemps déjà le savent. Dans La Route on trouve des références à ses livres passés, je devrai d'ailleurs dire à la filiation avec ses livres passés dont No country for old man. Mais chuuuut ! Ne dévoilons pas tout. Un billet est à venir sur le livre.
Ceci dit, vous voulez vraiment savoir si La Route de John Hillcoat à un rapport avec le 5ème élément ? Courez vite voir le film dont vous êtes déjà l'héroïne ! Et revenez sous cet arbre à palabres nous dire ce que vous en pensez.
Au plaisir de vous lire.
@ + Pierre-Antoine
Quel papier! C'est de la magie pure.
Tu y exprimes tout ce que j'ai vu, ressenti et compris de ce film porteur de questionnements et de messages. A nous de trouver notre chemin vers la survie. Mais croire en soi et transmettre la droiture en montrant l'exemple est déjà une force pour avancer dans un monde affaibli qui ressemble étrangement au nôtre.
Quant au 5ème élément qui est un excellent film de science très très fiction, il n'y a que la lutte entre le bien et le mal qui pourrait apporter un point commun comme pour toutes les histoires du monde et de la vie. L'essentiel étant de trouver son "multi pass"!
Eh ! Oui Pascale, "La Route" ça remue, c'est trop fort. Et ça laisse des traces pour longtemps. Après, impossible d'en parler sans émotion. Tu as raison, chacun cherche sa route. Chacun cherche son chemin. Chacun cherche son rêve. Si on cherche avec l'Autre tout est possible !
J'aime bien ton idée de "multi pass".