ENTRAINEUR

L’entraîneur est venu avec la compétition. Sans elle, pas besoin de lui, à peine besoin d’un arbitre pour éviter de se brouiller avec ses meilleurs copains lors de la partie dominicale au jardin public. La compétition implique le résultat, et cela chaque dimanche. Sanction hebdomadaire. On juge l’entraîneur aux victoires remportées, gagner est son point de mire.

Rugby1.pngL’entraîneur met sa compétence au service d’une équipe dont il est responsable, et dont il doit assurer la « réussite », idée très subjective qui dépend de la hauteur où l’on place la barre ─ gagner dimanche prochain, se maintenir en troisième division, finir dans les cinq premiers du tableau, être champions de France, être champions d’Europe ? Il faut se coltiner alors l’apprentissage, la motivation, la confrontation, les doutes, la pression, les blessés, les vexés, les mutés, les nouveaux, les anciens, la sélection, l’argent, la reconnaissance, l’échec… Ces préoccupations font de l’entraîneur une personne très absorbée, obsessionnelle, qui vit avec son équipe, mange et dort avec elle. Il ne pratique pas avec son corps, mais avec sa tête et son cœur. En quinze ans de carrière, je ne me suis jamais fait une seule entorse, mais tous mes cheveux sont devenus blancs !

La principale difficulté de ce métier n’est évidemment pas technique, car avec un bon manuel et un règlement en format de poche, on comprend vite le jeu. Mais les hommes, c’est une autre affaire ! Ça grouille, ça change, ça crie, ça pleure… L’entraîneur se retrouve face à un collectif de trente joueurs, et à une multitude d’interactions et d’influences vertigineuse. Par un savant mélange de psychologie et d’intuition, il va devoir donner une forme à ce qui n’en a pas : passer du tas au groupe, et du groupe à l’équipe. Domestiquer la pieuvre gigantesque du collectif, bête effrayante qui se tend, s’étire, se contracte, se déchire, se referme… Pour cela, il lui faut créer du lien entre les hommes, leur donner un socle commun dans lequel ils se reconnaissent et s’épanouissent. L’entraîneur incarne lui-même ce lien : il est le point de jonction, le centre de l’étoile, tissant autour de lui la matière de son équipe.

Au rugby, cette matière humaine fragilement homogène n’a de sens que dans le mouvement. L’entraîneur déploie toute son énergie pour que le moteur soit toujours vrombissant, et les curiosités toujours aiguisées. Pour les maintenir en action, et en haleine, il indique le chemin à ses joueurs. S’il se met à dix pas devant eux et leur donne des ordres, ils ne bougeront pas ; mais s’il se tient un pas devant, et leur montre qu’il est des leurs, alors les voilà à l’œuvre.

Dict_Amour_Rugby.jpgDans cette quête insatiable du mouvement, l’entraîneur traque les blocages comme ses pires ennemies, il veut de la fluidité, de la vibration. Si le ronronnement s’installe, c’est le début de la fin… L’ennui est le cauchemar de l’entraîneur ! Quand les hommes désabusés ou lassés ralentissent, se répètent, languissent la douche ou le jour suivant, quand l’imaginaire se tarit, alors la nécrose guette ! Il faut les maintenir en éveil, proposer du nouveau, alterner travail et régalade, car sans plaisir, pas de progrès. Une tribu laborieuse est une tribu triste : l’entraîneur de rugby qui oublie que tout ça est avant tout un jeu se met le doigt dans l’œil.

L’entraîneur, pédagogue, meneur d’hommes, marche avec sa troupe sur une route sinueuse, où à chaque carrefour, on oublie ses certitudes, où rien ne se fait seul. Cette route qui mène à la « réussite ensemble » est celle d’une action permanente et protéiforme sur les hommes, matière glissante et poisseuse, aussi fascinante que décourageante, la seule qui vaille la peine.

Daniel Herrero

Source : Dictionnaire amoureux du Rugby, Éditions Plon, Paris, 2003, pages 176 à 178, 22,80 euros.




1. Peter Drucker, Henry Mintzberg, Tom Peters, Rosabeth Moss Kanter, Henri Fayol…
2. Ancien joueur de haut niveau, professeur de philosophie à l’Université de Nice et entraîneur de renom de Toulon avec qui il devient champion de France en 1987. Aujourd’hui, il est chroniqueur à Sud Radio et au Journal du dimanche. Auteur de plusieurs ouvrages, il a écrit Passion ovale (1990), L’Ami indien (1991), Rugby, des bonheurs à vivre (1995), Petites histoires racontées à un jeune du Front National (1997), Torovalie (1999), L’esprit du jeu, l’âme des peuples (2000), Partir, éloge de la bougeotte (2003) qui lui a valu le prix Antoine Blondin 2003.