Les questions qui tuent
Par Pierre-Antoine GARCIA le dimanche 9 août 2009, 13:50 - Communication - Lien permanent
Sans doute l’avez-vous remarqué, dans la vie de tous les jours on fait plein de choses d’une manière qui nous semble naturelle. Parfois on finit même par oublier pourquoi on fait les choses. Et puis un jour… Paf ! On se cogne au mur de la réalité. C’est ce qui m’est arrivé hier. Voilà comment ça c’est passé.
Pour les besoins de la gestion de mon blog, je vais voir une amie sur qui je peux compter. Au début, nickel, tout va bien. On bosse sur le dossier. Elle me file des tuyaux. Là où ça se gâte, c’est quand elle me propose un café. J’accepte parce que ma maman m’a toujours dit que le café c’est la boisson de la convivialité et que le refuser c’est faire un affront à la personne qui l’offre. En posant le café devant moi, mon amie me demande : « Pierre-Antoine pourquoi tu cours ? » Bonjour la question qui tue !
Pourquoi je cours ? Ben… je ne sais pas moi. Est-ce qu’on demandait à René Magritte pourquoi il peignait ? Ou à Jimi Hendrix pourquoi il jouait de la guitare ? Les neurones en fusion, après une seconde de réflexion, je me dis, oui, ils ont dû avoir droit à la question. Alors, pour m’en sortir je tente une réponse. Je cours pour la santé, pour garder la ligne et parce qu’aujourd’hui courir c’est fun. Là, mon amie me regarde et lâche « Je le crois pas Pierre-Antoine ! Tu me fais une réponse bateau. Dis-moi vraiment pourquoi tu cours ? »
Faut vous dire que mon amie est informaticienne. Elle est du genre cartésienne et pas du genre à se perdre en détail : chaque chose a sa place et chaque place a sa chose. Elle me fixe et attend la suite. Coincé, je n’ai plus le choix. Je me lance un peu comme le funambule sur son fil. Pourquoi je cours ? A vrai dire, aussi loin que je remonte dans mes souvenirs j’ai toujours couru, enfant j’habitais à la sortie de la ville, maman m’envoyait faire les courses alors je courais pour aller chercher le pain, acheter le lait, le journal… Et puis je courais aussi pour aller à la communale. Quatre fois par jour. Avec les copains de mon quartier, Chabrier, c’était la course, à celui qui arriverait le premier devant la porte de l’école du Canton Sud ou devant l’imaginaire ligne d’arrivée du bureau de Gaz de France à l’entrée de Chabrier. On se prenait pour Michel Jazy ou Ron Clarke, les cracks du demi-fond de mon enfance.
Passé l'âge de douze ans, courir devient un acte d’engagement, une passion surtout quand les copains se tournent vers le foot, ou le jeu à XIII* qui se pratiquait dans ma Provence natale. A douze ans on commence à découvrir son corps et les sensations que procure la course. On comprend qu’il faut domestiquer son corps, le chouchouter, en prendre soin, l’écouter, en faire son ami le plus intime sinon en plein effort il vous lâche. La vitesse, la foulée, le souffle on apprend à les conjuguer à tous les temps et par tous les temps.
Vous pouvez me croire sur parole, courir c'est d'abord vouloir se faire mal, c’est une activité de durs, un voyage intérieur où la tête et le cerveau sont maîtres à bord. Quand l’effort est intense, quand la douleur traverse tous les muscles, quand la fatigue se pointe on se confronte à la solitude qui fait l’essence de ce que nous sommes. La solitude qui nous place devant un choix. Un choix que seul nous pouvons faire : je continue ou j’arrête ?
Le choix de la liberté. Ce choix que Rudyard Kipling a magnifié dans son poème Si. « Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret/À servir à tes fins malgré leur abandon,/Et que tu tiennes bon quand tout vient à l'arrêt,/Hormis la Volonté qui ordonne : « Tiens bon ! »…/Si tu sais bien remplir chaque minute implacable/De soixante secondes de chemins accomplis,/À toi sera la Terre et son bien délectable,/Et, - bien mieux - tu sera un Homme, mon fils. » Et cette affaire de courir, c’est ce qu’il y a de mieux parce que ça fait si bien grandir que l’on apprend encore plus de choses que sur les bancs de l’école. Voilà ce que je dis à mon amie.
Là, comme elle garde le silence, je pousse un ouf de soulagement intérieur. Je me crois tiré d’affaire. On va se remettre à bosser. Vous allez peut être trouver que j’exagère, que cela n’arrive qu’aux autres et en tous cas pas dans la vraie vie, mais vous avez tort, elle m’a relancé et balancé : « Et à quoi tu penses quand tu cours ? » Deuxième question qui tue ! Si j’avais su je serai pas venu. A quoi je pense quand je cours ? Presque par réflexe, je suis tenté de lui répondre : « ça dépend » mais une petite voix intérieure me souffle « Attention ! Ta grand-mère disait que c’étaient les andouilles qui sont dépendues. » Alors je m’entends lui dire, les pensées du coureur de fond c’est comme la météo, c’est très variable.
Courir ça n’est jamais pareil. On pense pas pareil selon que l’on soit seul ou avec les copains du club, à l’entraînement, en compétition, ou en simple sortie selon son humeur. Tenez, avant une séance de fractionné, surtout le long, c’est toujours la gamberge, le doute qui plane dans les pensées durant l’échauffement.
« Vais-je être capable d’enchaîner les kilomètres et les séries. Qu’est-ce que je fous ici dans le vent, sous la pluie ? Je serai mieux à la maison à lire un bouquin ou écouter de la musique ! »
Et puis au moment de tailler dans la butte, petit miracle, le cerveau se met en état de plasticité neuronale ; le doute est balayé. On attaque la séance à toute blinde, les temps sont tenus et les séries enchaînées. Alors se produit une métamorphose curieuse, souffrance et plaisir se télescopent. Finir la séance, faire le footing de récupération c’est l’extase.
Pour les côtes c’est différent. Comme dit coach François : « les côtes on n’aime pas ça mais il faut en faire pour être bon ! » D’accord avec lui, mais quand ça flingue de partout, que tes poumons sont en feu, que tu crois que tu vas cracher tes tripes au prochain virage, que tes cuisses te semblent si grosses qu’elles vont exploser, tu te dis je vais mourir avant d’arriver en haut. Vite ! J’appelle au secours mon idée bouée de sauvetage. L’élastique. J’imagine qu’un énorme élastique est tendu entre le sommet et moi, et même si je souffle comme une locomotive, il me tire, il me hisse, il me remonte mètre après mètre vers le sommet.
Et il y a les sorties de groupe en forêt avec les copains du club, parfois vingt à vingt-cinq. Des fois, et c’est assez rare croyez-moi, elles débutent dans le brouhaha et la parlotte autour du dernier film vu, du match de foot de la veille… Et puis peu à peu, sans trop savoir pourquoi, les conversations cessent. Le silence se fait jusqu’à ne plus entendre qu’un seul souffle, une seule foulée faire crisser la terre et les cailloux du chemin arpenté. Tu regardes autour de toi, tout le monde a un visage détendu, calme, un léger sourire aux lèvres. On est un, tous branchés sur le même secteur ! Tu jouis mentalement. Jusqu'à l'instant où quelqu'un ouvre à nouveau la bouche. Et la magie s'en va. Là, tu te dis que tu viens de choper à la dureté de la vie un moment unique. Du bonheur pur. Tu le graves dans un coin de ta mémoire.
Vous l’avez maintenant compris, se lancer sur la route procure des sensations extrêmes. Pour éprouver du plaisir il ne suffit pas d’avoir les jambes pour y parvenir. Le voyage demande de la préparation, de la constance, de l’amour. Mais c’est étrange, le plaisir dont je vous parle, c’est autre chose que le plaisir physique, que la performance ou la satisfaction de soi. Le plaisir dont je parle est… celui de la pensée.
Vous voyez, en courant on met tout le corps en mouvement sur un rythme régulier et constant. L'énergie dépensée pour maintenir la vitesse et la cadence lave l'esprit de toutes les misères, les mesquineries et la banalité du quotidien, mais aussi de la gaieté, de l'euphorie ou de la jubilation. Nu et sans autre affect, le cerveau se concentre sur l'essentiel. Le parcours devient le véhicule du vagabondage de la pensée. Il se faufile au plus profond de vôtre être et il donne du sens à la Nature qui vous accueille. Des fois je pense que je ne suis jamais aussi libre que pendant ces deux heures de sortie quand je passe la maison du garde forestier de la forêt de Bord et que je tourne après la barrière verte et blanche au bout du sentier.
Comme je marque une pause, mon amie me dit « On se remet au taf ?! » On se remet au taf.
Moralité de cette histoire. Courez. Dépensez vous des pensées vous viennent et surtout, surtout, faites gaffe aux questions qui tuent !
* Le jeu à XIII c'est le rugby qui pour les puristes n'est pas le rugby, le vrai celui qui se joue à 15.

Commentaires
Conjuger ainsi pensées philosophiques, sport, et sentiments intérieurs n'était vraiment pas évident... en fait, ces deux questions méritaient bien d'être posées... !! Bel essai !
A quand le prochain café ?
@ Isabelle
A quand le prochain café ? C'est selon le moment et l'humeur mais un café ça ne se refuse pas, ça se déguste avec qui l'offre au risque d'une question qui tue. J'ai une paire de nouvelles à venir "au four" et autant de café en attente...
J'ai fait un passage rapide sur votre blog. Le billet sur les émotions m'a botté, je vais y retourner pour commenter.
@ + Pierre-Antoine
Je dirais que c'est une vraie question qui mérite réflexion ou instantanéité. C'est selon. Cette question devrait être posée à chaque joggeur(se). Nous aurions des surprises. Je réfléchis, je mets sur le papier, je hiérarchise, je coupe, je rajoute, je valide et je reviens dire ce que je ressens !. philou276
Ok avec toi philou276, on pourrait poser ces deux questions à tous les coureurs à pied - garçon/fille ; long distance runner ou sprinter. Et les surprises seraient certainement au détour des récits.
Je te laisse réfléchir, mettre sur le papier, hiérarchiser, couper, rajouter, valider et revenir pour dire ce que tu ressens ! Et nous poursuivrons l'échange.
@ + Pierre-Antoine