A propos de la technique
Par Pierre-Antoine GARCIA le lundi 13 juillet 2009, 11:38 - Vu d'ailleurs - Lien permanent
Sur un forum social auquel je participe, il y a une catégorie Sports où le football occupe plusieurs fils de discussions. Sur l'un d'eux, il y était question de technique, de la technique liée à ce jeu le plus pratiqué dans le monde. Voici la réponse faite à Aldebert, un internaute qui considérait la technique comme acquise dès le plus jeune âge.
Aldebert, en matière de football comme sur d’autres sujets, vous êtes un curieux paroissien. Sur un autre fil, je vous l’ai déjà dit à propos du jeu à la nantaise, vous donnez une vision du football pour le moins surprenante. Et ici vous remettez le couvert sur le sujet de la technique vue de manière restrictive et par le petit bout de la lorgnette. "La technique individuelle, au foot (dans les autres sports, j'en sais rien mais c'est peut-être pareil), est acquise à l'âge de 12 ans, à peu près" dites-vous. Comme vous y allez ! Comme le dribble se nourrit de la passe et la passe nourrit le dribble, la technique individuelle biberonne à la technique collective et s’y enrichit tout au long de la carrière d’un footeux, soit-il de rue, de quartier, corpo, amateur ou professionnel. Explications.
Sur un plan général, technique vient du grec tekhnê qui veut dire art, science, métier. Ou encore "ce que l’esprit conçoit, la main le réalise." Là tout de suite, avec un minimum de réflexion, on voit que la technique est un objet évolutif dans l’espace et dans le temps et que l’apprentissage et l’expérience du terrain, du faire, sont sa matrice nourricière. Bref, le monde bouge et la technique avec. Il en va de même pour les sports collectifs et le football qui nous occupe ici. Pour vous, la technique d’un footballeur semble se réduire à un simple savoir-faire individuel. En quelque sorte, être un technicien ce serait savoir manier et jongler plus ou moins adroitement avec la balle. Les jongleurs pullulent mais très souvent ils font de médiocres footballeurs. Or ce qui fait l’essence du football c’est l’utilisation de la balle en mouvement et la vitesse de jeu. Et l’utilisation de la balle en mouvement demande de la technique collective. C’est-à-dire de savoir se situer sur le terrain et par rapport à ses co-équipiers et se rendre disponible pour recevoir ou jouer le cuir. La technique collective s’apprend au fil des années de pratique, du nombre de joueurs formant les équipes, de la durée des matchs, de la dimension du ballon et de la dimension du terrain sur laquelle les joueurs évoluent. Ainsi, la technique collective va fortement influer sur la technique individuelle et constituer le bagage technique d’un joueur. De fait, la technique traduit une manière de voir, une conception du football.
C’est pourquoi même au football, la technique est la conséquence d’options humaines, morales et philosophiques sur comment jouer et gagner en se faisant plaisir et plaisir aux spectateurs. Et la compréhension collective est première, la technique est le moyen de réaliser ce qui a été bien compris. Elle est donc seconde, mais pas secondaire. Les deux se complètent. Un fil conducteur unit alors les joueurs, c’est la volonté commune de créer. C’est la faculté à ne jamais subir la situation, en étant capable d’aller chercher l’adversaire, de le jouer dans son camp ou de le toréer de très près. La technique c’est une question de réglages, d’apprentissage bâti sur la mémorisation de différents schémas et situations de jeu. Comment déplacer l’adversaire, quelles trajectoires de course adopter, jouer court, long, en redoublement de passes, comment prévenir le soutien, le sien comme celui des autres, en attaque comme en défense. Il s’agit d’apprendre puis de perfectionner les trajets des joueurs dans une circulation continue, parce que rien ne peut remplacer le vécu, senti, perçu progressivement mémorisé et donc théoriser des rapports d’opposition à la vitesse de jeu. Où l’intervalle fait souvent la différence. Car l’intervalle c’est la vérité de toujours, de tous les sports d’équipe, et du football. Le créer, le prendre, plus on varie les choix, plus la pression est grande, plus l’adversaire sera déboussolé. Là, le collectif et l’individuel sont intimement mêlés. La technique est leur ciment et l’expression de l’intelligence du jeu.
L’essence du football et ce qui découle de l’application des règles fondamentales — respect des Lois du football, conception de jeu, incertitude, exigences, valeurs… — déterminent des obligations de comportements chez tous les footballeurs. Au-delà d’exigences physiques, robustesse, puissance, souplesse, explosivité, endurance, entre autres, d’exigences gestuelles lors d’affrontement corporel réel ou potentiel, il y a les exigences tactiques qui touchent à l’intelligence de jeu. Pour illustrer cette intelligence de jeu, je vais m’appuyer sur la notion de pôle développée par le théoricien du rugby Jean Devaluez (1). L’intelligence s’exprime au football selon trois modalités principales, le pôle spontané, le pôle réfléchi et les pôles intermédiaires.
Le pôle spontané. Tout joueur placé brutalement en situation de jeu réagit de façon spontanée, adaptée ou non, selon son niveau, son expérience, son intuition parfois très forte chez certains joueurs — et qui relève précisément de l’expérience. Cette intelligence est instantanée et mobilise des mécanismes de façon simultanée — prise d’information, correction, interprétation, correction, choix, correction, décision, correction et action. Ici tout se fait de façon incomplète et en même temps, très vite et cela d’autant plus que la pression adverse est forte, en attaque comme en défense. Les décisions prises dans ce cas peuvent être très archaïques, garder le ballon, dégager en catastrophe en touche, ou plus élaborées, dribbler, contre-attaquer…
Le pôle réfléchi. Il caractérise les décisions prises après calcul, réflexion, quand un joueur dispose de temps et que la pression est moins immédiate. Les phases du mécanisme amenant à la décision sont, ici, linéaires, elles se succèdent, sont plus complètes ; elles peuvent être intuitives ou demander plus de réflexion, d’analyse. Chez les très bons/grands joueurs, les décisions ont moins besoin d’être pensées que chez ceux qui ont besoin de temps pour décider, l’intuition y a une grande place là encore. Mais l’intuition est le fruit d’un travail à l’entraînement et d’exercices mille fois répétés, d’abord lentement puis de plus en plus vite ; elle repose sur leur capacité à intégrer une palette de schémas et situations de jeu la plus étendue possible où la vitesse d’exécution, avec ou sans la balle, prime afin de se créer des automatismes. Ainsi huit fois sur dix, qu’elle soit défensive ou offensive, leur action de jeu sera positive. Et si un mouvement est beau c’est que le geste est juste. Le commun des (télé)spectateurs dira alors que ces joueurs sont de grands joueurs. L’entraîneur dira lui que ses joueurs sont des joueurs sûrs. Ce qui pour un joueur est le meilleur des compliments. De toute façon, l’intuition est présente dans le cas de l’intelligence spontanée et de l’intelligence réfléchie.
Les pôles intermédiaires. Suivant le temps, l’espace dont disposent les joueurs, ils se situeront plus ou moins près des pôles précités. Les intelligences sont aussi fortement influencées par l’incertitude du match, le risque corporel qui vient parasiter les mécanismes mis en jeu, à tous les niveaux de la prise de décision. Tous les joueurs sont concernés, le débutant comme le professionnel.
La technique c’est encore plus que ça ! C’est aussi sensibiliser les joueurs à la patience, en partant du principe qu’une équipe qui subit a tendance à s’affoler et à commettre des fautes. Et dans cet affolement, ces fautes se payent cash : cartons jaunes ou rouges, coup-francs, penaltys qui permettent des gains de terrain, procurent des occasions de but et des buts. Et rendent la victoire possible.
In fine, c’est tout cela qui constitue la technique d’un footballeur.
On voit par là que la technique d’un footballeur est loin d’être acquise dès l’âge de douze ans comme vous le dites. En réalité elle se travaille tous les jours sinon elle s’érode voire elle se perd. Ou sinon on assiste à des spectacles affligeants avec des passes et des centres ratés, des joueurs qui font quatre, cinq ou six contrôles de la balle avant de la transmettre, des joueurs statiques attendant la balle, un jeu collectif poussif… Et un football qui ennuie le peuple !
1. Jean Devaluez, Pour un nouveau Rugby, De la Coupe du monde 1999 au Super 12 et au Tri-Nations 2000, Propositions de jeu, Editions Chiron, Série "Sports pratique", Paris, 2000.
